Zoom sur la carrière de Clipse par Mind.

« Crack rap, coke rap, it’s a term that pretty much annoyes me. It annoyes me simply because I know where it was coined, this is a person, caucasian male who is like, a big fan of the Clipse, love the similes, loves the metaphors, well educated, well written man and uh, you know, to make it his journalism , he labels it that way. I’ve never had a drug problem, the music, it does reference cocaine and it does reference street life and drugs but that’s like the seamless metaphors throughout the whole thing »
Pusha T, interview with Larry King, 2014

20 Aout 2002. Une période assez spéciale dans ma vie d’auditeur de rap. Deux semaines plus tôt, je foulais pour la toute première fois de ma vie le sol américain. J’avais 15 ans à l’époque, mon discman était mon meilleur ami et je redoublais ma seconde. Résidant en banlieue de Detroit, je m’abreuvais quotidiennement de clips et de shows TV comme 106 & Park ou Rap City au cours de cet été particulièrement chargé en hits : « Without me » d’Eminem, « I get high » de Styles P et surtout le terrible « Oh Boy » de Cam’ron sont en constante rotation. Une grosse année pour les Neptunes, le duo de producteurs composé de Pharell Williams et Chad Hugo truste le haut des charts et fait trembler les clubs avec « Hot in Herre » de Nelly (que j’entends PARTOUT), le vicieux « Nothin » de Nore ou le remix de « Pass the Courvoisier ». C’est aussi l’année de «The Lost Tapes » de Nas et « The Fix » de Scarface, deux albums considérés comme classiques aujourd’hui. « The Fix » (qui contient d’ailleurs une production des Neptunes) avait déjà reçu l’honorable mention des 5 micros du magazine The Source dès sa sortie. Cependant, un autre disque sorti lui aussi cette année et entièrement produit par les Neptunes, allait acquérir au fil des années un statut quasi-culte et une place à part dans le rap US.

1992 : le duo Clipse est formé par les frères Thornton, « Terrar » et « Malice » originaires du Bronx et résidents en Virginie. Le déclic de la formation du groupe a été déclenché l’année précédente par la rencontre entre le producteur Pharell Williams et Terrar. Au début, les deux frères se nomment Full Eclipse, mais comme le nom est déjà pris, ils adoptent celui de Clipse. C’est Pharell qui donne d’ailleurs à Terrar le nom de Pusha-T. En 1997, le groupe est signé sur Elektra Records et doit même sortir un album entièrement produit par les Neptunes titré « Exclusive Audio Footage », mais le label annule la sortie et libère le groupe de son contrat. Arista, le label des Neptunes, permet à ces derniers d’avoir leur propre enseigne qu’ils nomment Star Trak et sous laquelle ils signent les Clipse. Nous sommes alors en 2001.

Clipse The Funeral

Revenons à cette date du 20 Aout 2002 dont je vous parlais. Celle-ci marque la sortie de « Lord Willin », le premier album du groupe précédé quelques mois plus tôt par la hype de « Grindin », premier single dont on peut difficilement trouver adjectif pour en qualifier le génie, tant l’originalité de la production et la finesse lyricale tranchent avec les standards sonores en vogue à l’époque. Preuve en est : le morceau a mis environ 8 mois à se hisser aux sommets du Billboard. Composé d’un pattern rythmique avec un kick puissant couplé à une ligne mélodique minimaliste au refrain, « Grindin » rappelle les morceaux à breakbeats des années 80 (« The Melody », par exemple). Les deux frères y débitent leurs métaphores et punchlines infusées de références au drug game, servies avec un vocabulaire fin et une diction toute fluide, sans hurlements, accent racailleux, ou refrain R&B foireux. « Lord Willin », dont la pochette dépeint les deux frères roulant en décapotable dans un hood avec un Christ assis sur le siège arrière, est la description d’une jeunesse passée dans un hood de Virginia Beach : le passage du statut de jeunes minot (« Young Boy ») à celui de player-hustler en gloire qui font rentrer les billets en vendant de la lessive (« Comedy Central ») et tombent les filles dans les houses party (« When The Last Time »). Rien d’original ? En apparence seulement, car Clipse décrit aussi en filigrane un autre aspect du drug game avec tout autant de finesse qu’il le glorifie : « Virginia » (l’autre autre sommet de l’album) s’oppose à « Grindin » et tranche totalement avec le reste des morceaux. C’est une description sombre et ultra-réaliste du quotidien de la vie de rue. Le 1er Octobre 2002, l’album est certifié Disque d’Or par la RIAA et a vendu plus d’un million de copies à ce jour. Il manquera justement à « Lord Willin » cet aspect nuancé que « Virginia » esquissait pour être un véritable classique acclamé par la critique. Mais sur Internet, c’est un album qui devient rapidement culte chez une poignée de nerds et de connaisseurs.
Clipse Grindin

Dès 2003, après le succès de « Lord Willin », Clipse prépare son second album, intitulé « Hell Hath No Fury ». Mais en 2004, Sony Music Entertainment et BMG fusionnent et en conséquence, Arista est absorbée par Jive Records. A cause de clauses de contrat prédéfinies, Clipse doit rester sur Jive alors que le reste du roster de Star Trak (qui était sur Arista) s’en va chez Interscope Records. La sortie du second album, « Hell Hath No Fury » est alors sans cesse retardée, Jive favorisant les artistes orientés pop. Le groupe entre en désaccord avec le label qui refuse de les libérer de leur contrat mais ils réussissent néanmoins à obtenir un deal de distribution pour sortir des mixtapes sous leur empreinte Re-Up Gang Records. En 2004, le groupe forme le Re-Up Gang, avec deux rappers de Philadelphie: Ab-Liva du groupe Major Figgas, et Sandman. Ab-Liva (qui est un lyriciste de grande qualité) et Sandman (un nouveau venu connu pour son wordplay et ses punchlines) sont en parfaite complémentarité avec les deux frères. Le quatuor sort le premier volume de la série de mixtape « We Got it 4 Cheap », qui place la barre très très haut en terme de qualité lyricale. Le volume 2 qui sort en 2005, est encore plus impressionnant de maîtrise. Posées sur des faces B, ces tapes sont un festival de rimes dévastatrices et de punchlines de haut vol. Le Re-Up gang reste de mon humble avis, l’un des tous meilleurs supergroupes de l’histoire du rap US. La série des « We Got it 4 cheap » est acclamée par les magazines rap et relance l’enthousiasme pour le duo au point que lors des concerts, alors que Clipse n’a pas sorti d’album depuis 3 ans, les fans connaissent déja les lyrics des tapes sur le bout des doigts. Mais « Hell Hath No Fury » n’arrive toujours pas et cette période de bras de fer avec le label (« The hiatus ») est souvent décrite par Clipse comme l’une des plus difficiles pour le groupe.
Re-Up Gang : Coast to Coast

Re-Up Gang : Monopoly

« We not into that happy and popping-bottle phase anymore, it’s definitely darker, it’s time to let the demons loose, with all the frustration, aggression and anger »
Malice à propos du second album de Clipse, Billboard Magazine, 2003

Hell Hath No Fury sort finalement en fin novembre 2006, après quatre ans d’attente. Le disque est un chef d’œuvre quasi-instantanément certifié comme classique par la majorité des magazines rap et obtient de très hautes notes chez les critiques généralistes. Bien plus complexe qu’un simple disque de cocaïne-rap, l’album est lugubre et sombre à l’extrême. C’est un ovni pour l’époque, un sur-concentré de références au drug-dealing, de matérialisme décomplexé, presque vindicatif, mais aussi de peurs, d’angoisses et de frustrations. Les Neptunes sont seuls à la production qui est tantôt glaciale, tantôt expérimentale, léchée, truffée de subtiles références au passé tout en étant ouvertement futuriste par moments (les textures sonores étant influencées par le son de groupes des années 80 comme Mantronix par exemple). L’outro « Nightmares », monumentale, reste l’un des tout meilleurs morceaux du groupe. Le couplet final de Pusha fait directement référence au « Mind Playing Tricks On Me » des Geto Boys. Hell Hath No Fury ne se vendra pas bien, mais il demeure en très haute estime chez les connaisseurs. Je place le disque en n°1 sur les meilleurs albums de major de la décennie 2000-2010. C’est mon album favori. Je l’écoute encore 9 ans plus tard et en retire encore des enseignements en tant que producteur. Quelque part, « Hell Hath No Fury » est un peu ce que « There’s a Riot Goin On » fut à Sly Stone, avec la même sensation de dépression sur tout le long du disque. La musique du groupe fait penser à un épisode de Miami Vice, avec ce côté flashy assumé sous lequel on devine un aspect plus obscur, subtilement déguisé par de l’ironie et accessible seulement à ceux qui pourront comprendre.

Clipse Wamp Wamp

En 2007, les Clipse sont enfin libérés de leur contrat chez Jive et rejoignent Columbia Records. Début 2008, le groupe sort le dernier volume de la trilogie « We Got It 4 Cheap » et un album du Re-Up Gang en Aout 2008 chez Koch. Sandman quitte le groupe peu après. Fin 2008, Clipse annonce un album pour 2009, « Till the Casket Drops ». D’autres producteurs sont annoncés, en plus des Neptunes qui réalisent 7 prods sur les 13 morceaux de l’album, le reste étant produit par les Hitmen Sean C & LV et par le californien Dj Khalil. « Till the Casket Drops » sort en décembre de cette année-là et contient de bons morceaux avec des featurings de Cam’ron, Yo Gotti et Ab-Liva.

Re-Up Gang : Emotionless

Clipse : Freedom

En 2010, Malice et Pusha décident de sortir des albums solo. Entre temps, Pusha va signer sur G.O.O.D. Music, le label de Kanye West et apportera son talent lyrical à My Beautiful Dark Twisted Fantasy (avec une très bonne prestation sur Runaway). Puis il sortira une excellente mixtape en 2011, « Fear of God » qui fera monter l’attente pour son solo, puis un second volume intitulé « Fear of God II / Let us Pray » qui contiendra notamment, « Exodus 3:16 », un diss track cinglant contre Drake. Malice de son coté commencera d’abord par annoncer qu’il arrête le rap, puis il sortira un livre « Wretched, Pitiful, Poor, Blind & Naked » dans lequel il parle notamment de sa redécouverte de la religion. En 2012, il changera son alias en No-Malice et on le reverra poser en featuring sur d’autres projets. Pusha lui, est impliqué dans les projets G.O.O.D. Music comme « Cruel Summer ». Début 2013, il sortira encore une mixtape « Wrath of Caine » qui contient quelques petites tueries comme « Blocka » ou « Take my life ». Malice sortira enfin son solo « Hear Ye Him » au mois d’Aout et Pusha-T, après avoir trouvé un deal avec Def Jam, sortira le sien « My Name is My Name » en Novembre 2013. Le premier extrait « Numbers on the Board » sera d’ailleurs clippé à Paris.

Malice : Smoke & Mirros (ft Ab Liva)

Pusha T : Numbers on the Boards

Pusha T : Nosetalgia

Si Pusha-T donne le nom du prochain opus du groupe « As God as my Witness », Malice annonce en 2014 qu’il n’y aura plus d’album du groupe. Mais Pusha est de retour en studio avec les Neptunes, et les fans du groupe se demandent bien ce qu’il prépare : son second solo « King Push » ou si l’on en croit les rumeurs, le prochain album de Clipse ? Une chose est sûre : Clipse est probablement l’un des groupes qui a le plus influencé le rap des années 2000 grâce notamment ce dosage parfait entre leurs racines de lyricistes fortement influencés par le rap Eastcoast (comme le Juice Crew) et ce côté Player-Hustler décomplexé dans la tradition du rap du Sud.

Mind.

Une réflexion sur “Zoom sur la carrière de Clipse par Mind.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s