Nemir – Ailleurs

Mai 2005. Je débarque à Perpignan et les prémices de l’été balancent une chaleur puante sur fond d’émeutes entre arabes et gitans. Quelques morts et blessés plus loin cette Naples miniature fait mine de passer à autre chose. Un aller-retour dans le centre-ville huit  ans plus tard vous apportera un enseignement: les ingrédients sont là pour un match retour. Un jour ou l’autre.

Voilà pour le contexte dans lequel je me situe au moment d’aller prendre mon billet pour un concert d’Oxmo dans la capitale catalane.

Le jour venu, on se présente avec mes 50 potes du quartier à l’entrée.

Non, en vrai je me présente tout seul. Impatient de voir Oxmo.

La première partie est assurée par un groupe dont je n’ai jamais entendu parler, je m’attends forcément une réplique de la FF. Les comparses de Menzo ont fait tellement de mal… Même à Lyon les mecs rappent avec l’accent marseillais. Perpignan est à trois heures trente de la cité phocéenne, j’ai prévu de subir un douloureux moment de rap comme l’époque sait si bien les produire. D’ailleurs la gueule du public me conforte dans mon idée, la concentration de survêtements Lacoste au mètre carré est plus élevé que sur les penderies du corner des Galeries Lafayette. Je le reconnais, j’aime bien ces ambiances mongoles. Pas fou je me mets dans mon coin, coca à la main. Gees up hoes down.

Nasty prend le micro « Perpignan, du bruit pour Unité de valeuuuuuuuuuuuuuuuuuuuur!« .

Ok si tu veux, envoie tes tocards qu’on en finisse.

Un beat de Jaydee démarre, je suis loin d’être un fan du bonhomme mais j’avoue que c’est la surprise totale, j’attends tout à fait autre chose à ce moment et à cet endroit. Là débarquent trois arabes sur scène. Ok, les choses rentrent enfin dans l’ordre. Sauf que …

Le plus petit prend le micro et envoie un texte truffé d’assonances bizarres, de loin on dirait qu’il dit n’importe quoi mais le bordel fonctionne parfaitement. Son acolyte lui emboite le pas avec un style « Faf la rage réfléchi », enfin le dernier larron balance un texte super écrit, dans la veine less du neuf si on doit à tout prix trouver des références connues. Dans l’ordre je viens de faire la connaissance de Nemir, Hassan et Selim.

Inutile d’être un génie pour comprendre que ce groupe fonctionnait à merveille, une belle complémentarité et une amitié ancienne cimentait l’ensemble. Nemir sortait du lot, parce que complètement inattendu et parce que sur scène il semblait intenable. A moitié fou, hurlant, chantant, s’agitant d’un coin à l’autre de la scène. Je garde un vague souvenir du concert d’Oxmo, mais je me vois encore bouger la tête avec mon allure du Blanc-qui-n’essaie-même-pas-de-faire-croire-qu’il-est-Noir. La belle surprise du soir sera confirmée dans les années suivantes, notamment lors des funérailles du groupe pendant l’enregistrement de l’album avorté produit majoritairement par DJ Duke. Reste un titre sur une sombre mix tape de Youssoupha…

(Pour ceux qui ne veulent pas se fatiguer vous pouvez directement lire cet encadré) :

Mais revenons-en à nos moutons me direz-vous, et vous avez raison. Après tout, ces lignes n’ont pas bien aidé l’auditeur de rap français à répondre à la seule question que peut résoudre  une chronique: je télécharge le disque ou pas?

 Rentrons donc dans la mécanique de ce vrai faux troisième volet de la trilogie Next Level.

 Premier enseignement, Nemir rappe bien, deuxième enseignement, En’zoo est un bon producteur. Ok, ça vous le lirez partout, le duo a tapé fort et créé une quasi-unanimité sur leur album. La réponse à la question posée plus haut est donc: oui, tu peux faire tes trois clics et télécharger cet album. Maintenant tu peux aussi t’en aller s’il te plaît je vais rester discuter avec les grands messieurs.

Bon, pour vous autres, on vous recommande l’achat du CD, et pour les plus patients la version cire noire ne tardera pas. Ok, fin du quart d’heure marketing.

Nemir - Ailleurs
Nemir – Ailleurs

Cet opus ne permettra pas de positionner Nemir dans les tiroirs du rap Français. Ceux qui s’aventureraient à le ranger quelque part entre 1995 et Guizmo n’ont rien compris. Nemir pourrait se laisser aller à la facilité en creusant dans cette direction. Après tout la demande est de ce côté en ce moment.

Le chemin est tout tracé : succès d’estime, et après trois écoutes le public de base passe à un autre super mc, faute de profondeur textuelle, de petites pépites qu’on ne peut voir qu’avec le temps, d’aspérités. Là, Nemir rejoindra le sanctuaire où gisent Dernier Pro, Bunzen, Mike, Reel Carter et autres rappeurs à bonnets de grosse laine.

L’autre route, plus risquée, consisterait à rendre sur disque cette espèce de folie et de désespoir total qui transpirent chez Nemir quand on le voit sur scène ou quand on parle un peu avec lui.  Il suffit d’entendre Nemir rapper avec sa voix du matin sur Check : on sent bien qu’on peut gratter quelque chose de plus complexe. Idem quand il pousse la chansonnette ou qu’il envoie des rimes qui ont d’autres vertus que la prouesse pour orthophoniste.

Pour le moment la prestation est esthétique, rassurante, maîtrisée. Mais cet album n’est qu’une belle promesse. Si Nemir refuse de sortir de ce sentier, s’il ne met pas sa sueur, son sang, et ses larmes en musique, s’il refuse de faire jouer cette petite musique folle qui lui trotte dans la tête, ce disque restera le témoignage des occasions ratées.

En’Zoo est sûrement le meilleur partenaire pour achever la mutation : il rencontre les mêmes questionnements que Nemir. Il est capable de produire une bonne version francisée de Pete Rock et Jaydee. Doit-il s’en contenter ou tout remettre par terre pour aller plus loin ? Lorsque les morceaux s’achèvent pour mieux reprendre un peu plus loin, on le sent tout à coup à l’aise et libéré, à lui de gagner en assurance pour reproduire ça dans le corps d’un véritable album.

En 2005 quand j’ai vu ce zébulon débouler sur scène et commencer à faire son cinéma, j’ai été transporté « ailleurs ». Dans des recoins musicaux où le rap français n’a que rarement l’habitude de se promener.

Le chemin parcouru depuis force le respect et ce 10 titres est un marqueur fondamental dans sa carrière.

Nemir et En’Zoo doivent maintenant entamer quelques pas de c walk aux côtés des dépouilles de Johnny « guitar » Watson, Franck Zappa, André 3000 ou George Clinton pour aller véritablement « ailleurs ». Puisque c’est bien ça dont parle ce disque.

Olivier CaTin

2 réflexions sur “Nemir – Ailleurs

  1. J’ai atterri ici via l’Abcdrduson, et ce fut plaisant tant de lire ton article que de découvrir un peu Nemir dont j’ignorais l’existence. J’ai écouté quelques sons sur la toile, c’est vraiment un artiste intéressant. Merci !

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  2. Pareil je suis la grâce à l’abcdr ! Beau boulot, de plus sa me pousse à allez écouter cet artiste que je connais encore mal.

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