A nos nuits perdues

Seule la lumière rouge du radio-réveil grignotait la nuit noire dans la petite chambre du Gosse. Deux heures du matin. Exactement. Le réveil gueule sa mélodie infernale; le Gosse l’éteint vite pour ne pas réveiller sa sœur. Il descend de son lit superposé, enfile sa robe de chambre et se dirige vers le salon à tâtons. La télécommande est sur son trône habituel. Il allume la télé. Comme toujours ça n’a pas commencé. Ça ne commence jamais à la bonne heure, le programme télé lui ment. Mais il n’est pas assez réveillé pour être révolté. A vrai dire ce retard fait aussi partie du rituel.
Il a froid. Il noue le nœud de sa robe de chambre et s’en va dans la cuisine. Tablette de chocolat au lait, éclats de noisettes. Il ne craint plus rien, il est la seule âme animée dans cette nuit paralysée.
Retour au salon. Il zappe. Des films de cul, des clips, des rediffusions, un mauvais film sur la chaîne portugaise. Il termine la plaque de chocolat. Ça ne devrait plus tarder maintenant.
Il quitte le salon et prend le couloir qui l’entraîne jusqu’à la chambre des parents. En collant son oreille contre la porte il n’entend rien. Le silence est pesant. Au loin il distingue à peine la télé du salon qu’il a pris soin de mettre à un faible volume. Tout est noir autour de lui.
Il ouvre la porte. Doucement. Comme dans sa chambre, il y a cette sale luminosité rouge très foncé, ou noir rougé, c’est pareil. Le Gosse s’approche de son père, gêné.
Il lui effleure l’épaule .
– « ça va commencer »
Sa voix est faible : mélange de fatigue et de peur.
Le père se réveille, le Gosse est déjà sorti de la chambre.
Dans le salon il a repris sa place, captivé par le petit écran, on va y être.
Son père entre à son tour, s’installe. Tous les deux savent qu’ils n’ont rien à partager, rien, mais ils ont ça. Et les films de Clint, et la sélection portugaise. Mais surtout ils ont ça, ce moment suspendu au milieu de la nuit.
Le Gosse prend la télécommande, monte le volume, son visage est crispé. Il ne saurait dire pourquoi, mais il est anxieux. Excité et épuisé à la fois. Sur l’écran les lumières s’éteignent. Une seule parcourt la salle. Sorti de nulle part dans une foule agglutinée, un type débarque, la tête sous une serviette.
Mike Tyson fend l’assistance et monte sur le ring. Le Gosse sourit.

Olivier CaTin

 

 

 

2 réflexions sur “A nos nuits perdues

  1. Tain tu m’as fait remonter 26 années en arriere là,ça fait mal…
    Les eighties,le traumatisme.
    Joli

    « From Catskill New York »

    J'aime

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