Sommets et abysses de la chaîne alimentaire

J’ai choisi de m’épuiser au travail plutôt que de m’abrutir aux tranquillisants ou de mitonner une cantine pour toucher de quelconques narcotiques faits-maison. Je viens de finir ma première journée. Je pensais m’évader un peu, en fuyant la routine carcérale, sa vie minutée, sa bande-son mais tout m’avait ramené à la pénitentiaire, d’une manière ou d’une autre. Code vestimentaire ; bruits ; odeurs ; hiérarchie ; bandes. Un temps insaisissable aux minutes dilatées – cet ennemi invisible qui tue plus que la solitude et le manque des nôtres – et qui constitue la véritable inconnue à résoudre dans cette équation insoluble qu’est l’enfermement. La seule variante – et elle est de taille – est celle de l’hygiène, industrie agro-alimentaire oblige. L’ironie du sort, c’est qu’être esclave t’autorise cet insigne privilège : une douche plus régulière.

Prise de poste : blouse en papier, charlotte, gants, bouchons, bottes. Hors du vestiaire, à l’intérieur du pancréas de la Bête, je participe à l’élaboration d’une bile légalement commercialisée, destinée aux honnêtes citoyens. De mes dix doigts, je fabrique, pèse, mélange, (re)conditionne acras, brandade de morue et de lieu jaune et autres beignets de calamar. Chacun occupe un poste précis mais est amené à être interchangeable. Babel à l’œuvre, comme un fist-fucking en cadence à Guerlain. La France sous écrous, un concentré de ce qu’elle rejette qui macère pour mieux exploser un alambic qui devrait faire les ravages d’une poudrière une fois l’ester isolé et volatilisé et la crème du banditisme distillée à la chaleur d’une huile de friture brûlante. Beaucoup de haine dans le magasin où chaque fourmi est une arme automatique à elle-seule et qui ne demande qu’à servir, viser, annihiler quiconque se mettra en travers de son chemin. Dehors. Un jour.

Je découpe, je concasse, je mélange, je transporte, je traîne, je jette. Chambre froide, four. Chariots, trans-palettes, Fenwick. Cris, râles, hurlements, pleurs, nocturnes ou diurnes, si je les évite à l’usine, je suis néanmoins aux premières loges d’une autre symphonie tout aussi monstrueuse. Le bruit des presses, machines, ensacheuses, tapis-roulants, mélangeurs, étiqueteuses trouvent une place propre sur une portée complexe qui interdit toute communication orale autre que les cris. Tout est quantizé à la perfection comme une production de Pete Rock, je rejouerai sans doute mes gammes cette nuit en rêve après ces neuf heures de concert aux premières loges.

Entre deux chambres froides, comme pour neutraliser les chocs thermiques et accélérer l’interminable, je refais ma vie et même celle des miens, j’essaie de devenir le « Voyageur sans bagage » d’Anouilh et Aurenche, je rêve d’amnésie, de la vie de ceux qui rêvent la mienne mais ont le luxe de pouvoir s’arrêter à temps et de retourner à leurs petites occupations. Libres. Sans doute pas pour toujours.

En guise d’évasion, je suis parfumé à la fragrance Jacques Cousteau en quittant le vestiaire. La poiscaille, le musc, le latex me collent à la peau, mes vêtements sont bons pour la blanchisserie et j’ai droit à une douche plus souvent que mes coreligionnaires, donc. Finalement, mon vrai salaire est la vapeur des douches, doux nuage d’éther que je chevauche avant d’empoigner les nuées de mon joint, celui qui t’apprend à chaque bouffée l’origine du mot « shit » et fait la fortune de ton proctologue favori entre deux go-fast…

Une réflexion sur “Sommets et abysses de la chaîne alimentaire

  1. Je savais pas que t’avais publié récemment. Dur constat comme d’hab. Bien écrit comme d’hab !

    Qu’apprend-on a la fin ? Tu inhales ???? : o Je sais pas pourquoi, ça ne colle pas tu tout avec toi dans ma tête.

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