Syndrome de Carthagène

Comme une impression de revivre le même scénario une deuxième fois, à la lettre, à peu près 45 fois par jour. Je ne veux même plus faire le compte. Les mêmes palpitations : je sens mon cœur frapper sa cage, des coups sourds qui sont un parfait écho à ceux qui battent mes tempes. Ma bouche se sèche en quelques secondes : palais, langue, gorge ; une certaine idée de la mort peut-être, vêtue d’un complet veston floqué « chapitre déshydratation express ».

Le même bilan rapide : culpabiliser car forcément, ce n’est peut-être que de sa propre faute, pas celle de l’Autre. Se repasser le film des centaines de fois, littéralement, à s’en épuiser les synapses. Les larmes coulent toute seule et si continuellement que leur source semble être en réalité le sang qui sourd au même moment dans mes tempes. Un flot furieux de rapides rouges. Comme une presse hydraulique, la cadence est celle d’un métronome, le débit celui d’une prise de barrage. Steve Reid a pris ses quartiers dans mon ventricule gauche. Je sais déjà que moi aussi je vais devoir me plier aux 3.8 pour me relever, avec une nuit de (mauvais) sommeil sur trois au programme. Ne plus manger non plus car mes papilles gustatives ne servent plus qu’à déglutir ma salive chargée en bile.

Me remettre en question, alors même que ce que je viens de vivre équivaut à un accident en pleine autoroute au terme duquel j’ai traversé le pare-brise – alors même que je pensais être attaché – pour terminer sur la bande d’arrêt d’urgence. Comme paraplégique, et pour un bout de temps… Rien ne sera plus jamais comme avant. Avoir vu quelqu’un vous mentir au quotidien, en vous regardant dans les yeux, par simple manque de courage, c’est faire le choix de prendre dès lors l’ombre pour la proie. Comme une question de survie. Pour pouvoir continuer parce qu’il le faut, parce que d’autres vous ont en ligne de mire et ont fait de vous leur propre repère, sans même que vous ne le sachiez formellement.

La carapace ne laisse pas transparaitre grand-chose de l’extérieur, forcément. La cellule de pénitent que vous venez de quitter à l’heure de réaliser l’ampleur de la trahison, celle ni trop large pour vous permettre de vous allonger, ni trop haute pour vous permettre de vous maintenir droit debout, votre cellule des crachats à vous, vous la quittez pour le monde de la méfiance où le binaire et ses milliards de combinaisons et variations deviennent un dogme, comme autant de nouvelles notes sur une partition paranoïaque. Trop bon, trop con, adage tellement simpliste mais qui suggère tellement plus qu’il ne dit. Trop bon : trop tentant de vous prendre pour un con, de profitez de vous alors que vous semblez avoir le dos tourné ou les paupières closes. Le fait est que l’amorce de tentation ne signifie pas que vous êtes à la merci de l’autre mais c’est quand ce dernier le croit que le drame se joue. L’ombre pour la proie, la fêlure d’un miroir qui vous empêchera longtemps, voire pour toujours, de vous regarder, de déceler une innocence certaine, presque primaire, dans votre reflet. Le plus triste est que, bien qu’il soit ébréché, la tentation (lire, « le penchant naturel », ou mieux, votre « éducation ») d’ouvrir son cœur, ses bras, revient sitôt quelqu’un sait stimuler ces tumeurs malignes-là promises à une carrière de métastases.

Fatigué de servir de pseudo père de substitution, fatigué d’aimer des gens qui ne cherchent eux à être aimés que par des gens qui les détruisent mais qui les attirent inlassablement dans leurs filets avec tellement de facilités. Fatigué à en avoir la haine et à en vomir du mépris pour terminer, quand le temps des adieux conduit au bilan du bourreau, quand l’heure est venue de faire mal verbalement simplement pour trancher dans le vif une dernière fois, soulager sa conscience, à raison ou non. « Tu en es là grâce à moi, je t’ai aidé à te refaire » pour qu’à la fin, tu me fasses tomber à ton tour, avec toi, encore une fois. Encore une dernière fois. J’aurais préféré moi aussi avoir le cœur à gauche, mon syndrome de Carthagène me pèse. Je rêve d’être transplanté, de devenir moi aussi normal, de suivre la farandole des gens qui, à première vue, ne sont pas affectés ni affectables. La malédiction de Ernie Lévy est mienne, je la porte. Maudit sera celui qui recevra mon don d’organe final. L’empathie m’a perdu et me perdra irrémédiablement, même si je lui dois d’être qui je suis, de parvenir à ressentir, à vivre, à expérimenter aussi bien ce que l’Autre traverse alors qu’il est pourtant à 1000 lieues de penser que je lis en lui à coeur ouvert… Une sensibilité en papier de soie qui côtoie un caractère en papier de verre, les points de frottement conduisant à une impulsivité qui me menotte pour mieux me faire comprendre le prix de ma paix.

octobre 2008

5 réflexions sur “Syndrome de Carthagène

  1. Oui pourquoi pas laisser un commentaire ici en fait : ca m’a complètement retourné, pour plusieurs raisons. Voilà voilà. J’pourrais résumer que j’ai a moitié l’impression de lire des trucs que je ressens profondément, et à moitié que tu t’adresses à moi / parle de moi, mais ce serait partiel. Très très troublant.

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  2. Je dis toujours la même chose mais ça me surprend à chaque fois que je lis ce type de retour. Parce que déjà, si les gens qui me lisent sont rares (haha), ils le sont nettement + à reconnaître ce genre de choses. Histoire de pas se « faire griller », tu comprends. « On est des bonhommes, on regarde des vidéos sur Youporn à longueur de journée, on est pas à la merci des sentiments, nous ». Puis parce que j’écris des trucs vraiment persos sans même imaginer que ça va parler (lire « inquiéter ») à d’autres que mon cercle de proches qui savent à quoi je fais allusion et comment – ou pas – l’interpréter. Ca me surprendra toujours, ça doit bien confirmer que je touche un peu + que mon nombril finalement et c’est parfois troublant, ça aussi. Merci pour ton retour en tout cas. Idem pour Hype au passage.

    Zo., t’es obligé de « parler » maintenant ^^

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  3. Oh la « fierté » (une certaine fierté, « publique », on va dire) et moi, ça fait 2 minimum…

    D’ailleurs ça colle totalement à ton propos, évidemment, les choses dont tu parles ne se règlent surement pas par la fierté, mais par le compromis, l’écoute, l’acceptation… en tout cas la communication, sans faux semblants… autant dire très rarement. ; )

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  4. C’est quelque chose que j’ai trouvé aujourd’hui. Et ça fait du bien… Après oui, la « fierté », celle dont on parle, quand tu comprends que c’est un handicap lourd, t’es content de résilier ton abonnement « Cotorep ».

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  5. Derrière leurs peurs ils agitent des fantômes,
    Une fois sur scène, leurs coeurs perdent tous leurs arômes.
    Leurs larmes froides pleurent sur l’épaule des nuits chaudes,
    Et réclament votre présence pour cacher les absences qui les taraudent.
    Alors les doigts se démêlent et empoignent les mots par le col,
    C’est la vengeance du naïf, de celui qui a cru aux hyperboles,
    Quand la chambre noire appelle en renfort les nuits blanches,
    Entre la lune et le soleil, ce sont les étoiles qui flanchent.

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