Marbres et granit…

Alors que mes vêtements revenus du pressing étaient étendus sur le lit, ce que je m’étais imaginé, en m’appliquant pour m’approcher d’un ressenti proche de celui qui m’attendrait l’après-midi-même, était finalement assez conforme à la réelle immersion qui s’en suivit. Certains des miens ne me pardonneraient sans doute pas de ne pas avoir assisté aux funérailles de quelques uns de nos proches et d’avoir fait le déplacement cette fois-ci. Mais comment leur expliquer, après tout. Cette fois, il ne s’agissait pas de dire au revoir à un ami ou à un parent, la pudeur l’emportant suffisamment pour que je décline dans la majorité des cas cette solennelle et ultime invitation… C’était « différent », au sens « dispute » du terme.

Apprêté, je me reluquais dans le miroir : ma barbe, mon crâne rasé, le costume que j’avais porté à mon mariage… Très peu de gens pouvaient potentiellement me reconnaître, d’autant que j’avais sacrément changé en un peu plus d’une dizaine d’années. La peur d’être découvert mêlée à l’excitation du tabou culturel que j’allais briser servait de carburant à mon élan alors que j’étais prêt à me jeter dans le vide, au beau milieu de gens qui voudraient au minimum ma peau, s’ils savaient qui j’étais.

En retrait, j’écoute l’éloge. Au dernier rang, nous ne sommes que trois, frigorifiés alors que les travées resserrées devant le prêtre doivent leur succès davantage au froid glacial des lieux qu’à une quelconque solidarité familiale, me dis-je, la brèche du cynisme commençant discrètement à remplir son office. Je suis totalement hermétique à la ferveur et au chagrin ambiant, je ne suis là que pour observer et m’abreuver de chaque seconde de malheur de tous ces gens venus saluer l’un des leurs, simplement pour me venger. Une vengeance de bas-étage, oui, mais lourde de sens d’un point de vue symbolique. Œil pour œil, ma rancune chronique finira bien par être l’une des causes de ma perte mais venir ici était plus fort que moi après l’épisode du guet-apens qui se sera achevé par des rafales de plomb pour l’un d’entre Nous. L’eau avait coulé sous les ponts mais c’était pour mieux réapparaître alors que plus personne ne s’y attendait et frapper. Fort et définitivement, pour mieux tout emporter sur notre passage et ne jamais rendre ce que nous prendrions, comme une baïne en tous points parfaite.

En route vers le cimetière, je regarde les visages. Fermés, contrits, marqués. J’ai envie de sourire, réprime un rictus et grave chaque seconde de l’enterrement dans ma mémoire. Sa mère qui voudra sauter avec le cercueil pour l’accompagner, le jet des roses, les poignées de terre. Je me mêle aux intimes, personne ne me remarque et si d’aventure quelqu’un m’avait interrogé, j’aurais improvisé un quelconque lien d’amitié brumeux avec ce très cher défunt. Je croise des visages que je reconnais sans qu’eux ne s’imaginent une seule seconde qui je peux être, qui j’étais, alors que nous fréquentions les mêmes lieux, les mêmes gens. Mon tour arrive, je surplombe ce trou béant, me saisis d’une tige, la lance, ma présence équivalant au paiement silencieux de « la cuenta » mais qui résonne bien plus fort que n’importe quelle autre profession de foi. Un drame à trois voix vient de se nouer pour mieux s’achever, enfin. Une histoire de pacte, silencieux, une vengeance ourdie dans l’ombre, à distance, à mots-couverts, mais pour l’honneur de l’un des Nôtres. La cuenta, ce que tu nous devais nous a été rendu et finalement, nous nous sommes perdus tout autant que toi avec le désagréable désavantage de devoir désormais le supporter jusqu’à notre propre départ. Mais il le fallait.

3 réflexions sur “Marbres et granit…

  1. Toujours un plaisir, fluide, dru, tendu vers un point qu’on ne voit pas, mais c’est la tension qui compte.

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