Ascenseur pour l’échafaud

Comme d’habitude, mes pulsions ont dicté ma conduite. A chaud, j’ai décidé de répondre comptant, à la hauteur du premier coup porté. Levé plus tôt, je faisais un détour avant de rejoindre l’arrêt de bus qui reliait ma banlieue sud au cœur du centre-ville. Deux semaines durant, j’observais ses habitudes, ses allées et venues. Finalement, ma patience et le calcul auront succédé à mon impulsivité originelle. C’est peut-être pire. Je vis ça comme un appel d’air : plus rien ne sera pareil après ça, une autre vie commencera alors que d’autres voies s’ouvrent à moi, me dis-je. La routine Lui sera fatale finalement : mêmes trajets, mêmes habitudes, mêmes horaires. Je connaîtrai moi-même ce travers une fois que j’aurais moi aussi pris du plomb dans la tête quelques années plus tard.

Le jour J. Boule au ventre, davantage pour mon sort que pour le Sien. S’agit de ne pas faire de bruit, de faire les choses vite, bien et proprement pour marquer le coup une bonne fois pour toute. Mes poches sont pleines et j’avale les étages à pieds pour être chaud tout de suite. Dix minutes d’avance où je refais cent fois le scénario sans aucune place au doute ni à l’accroc qui compromettrait la punition. Un verrou, poignée, porte qui claque, un rai de lumière qui disparaît, un nouveau qui éclaire désormais toute une partie du couloir. L’ascenseur. Je quitte les coursives, me faufile dans la cabine, la bloque et ouvre le bal. Les coups pleuvent, d’abord à sens unique puis réciproquement. Je n’ai cherché qu’à l’étourdir tout de suite, misant sur l’effet de surprise pour asséner de toutes mes forces des coups pour ne pas laisser s’évaporer sa peur et l’étouffer le plus vite possible en cherchant le KO. Cris, râles, insultes, bruits sourds, je ne m’arrête que pour retirer les menottes de ma poche, mon marqueur roulant sur le sol et me faisant enrager tant les bruits commencent à résonner au beau milieu du silence d’un petit matin apparemment comme tous les autres. Un genou sur sa nuque, un bras dans le dos, le cliquetis. L’ironie du sort, je reproduis une position que j’ai vu et verrai encore tant de fois réalisée à mon propre détriment par les cols Bleus.

L’une des minutes les plus longues de ma vie. D’autant que je n’ai pas réussi à actionner le blocage de l’ascenseur, qu’il est toujours à l’étage et que la lumière s’est éteinte. Je sens mon cœur battre contre mes côtes, reprends tant bien que mal mon souffle et le bloque définitivement cette fois. Une fois que j’ai pu Le mettre à genou, je relie le deuxième anneau des menottes à la barre en acier de la cabine, resserre l’autre jusqu’au sang et recule pour éviter de prendre d’autres coups. La promiscuité des lieux m’oblige à redoubler d’efforts et de violence pour terminer le job. Le corps à corps est désormais plus simple et ses jambes puis sa tête plient finalement sous les derniers échanges. Une de mes joues est marquée, la coupure sous ma pommette commençant à irradier tout mon visage, ma tempe bat sa coulpe mais pas moi. Ni maintenant, ni jamais. Nous savons tous les deux le pourquoi de cette rixe où j’avais pourtant décidé seul des règles, du lieu et du moment de son déroulement. Quelques suppliques plus tard, j’ai terminé mon office : noms, prénoms et numéros de téléphone (fixe, à l’époque) recouvrent les parois d’Otis. Je souris intérieurement en lisant ce nom, l’intro de « Sitting on the Dock of the Bay » résonnant comme par magie quelque part entre deux synapses. Œil pour œil, mon frère. Tu seras resté une demi-journée attaché dans ta boîte, au su et au vu de tous. Deuil pour deuil, quinze ans plus tard, du Rif à ma banlieue sud.

8 réflexions sur “Ascenseur pour l’échafaud

  1. tu commences à te dévoiler, mais t’es comme ces putains de stripteaseuses, tu prends ton temps et tu montres jamais tout. C’est bien, quand même.

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  2. Merci mon pote. Le fin mot de « tout ça » est résumable par une expression naïve à première vue, mais lourde de sens finalement : « Besoin de renaître ».

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  3. Ah merde je pensais pas que ça t’avait mis à ce point les nerfs vieux…

    Si non la biopoétique (« Une de mes joues est marquée, la coupure sous ma pommette commençant à irradier tout mon visage… ») et la neuropoétique (« l’intro de « Sitting on the Dock of the Bay » résonnant comme par magie quelque part entre deux synapses »), sont des exercices de composition qui méritent d’être développés…

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  4. :)

    Bordeaux 2, donc ? Si t’es vraiment le mec, je peux repasser une seconde couche, sans putain de problème.

    Blague à part, j’ai envie de dire que tu fais bien plaisir.

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