La vie des Autres

Ma première maison possédait un escalier de six / sept mètres de haut qui menait au 1er étage d’une bâtisse, dans l’enceinte même de l’usine où travaillait mon père. La rampe en fer forgé constituait le terrain de chasse idéal pour les araignées qui désiraient y tendre leur toile. Lieu stratégique donc, tant les jointures des marches de pierre regorgeaient de fourmis. Les imprudentes permettaient aux araignées de facilement assurer leur pitance.

J’ai du m’apercevoir que chacune de ces bestioles avait sa vie propre vers mes trois ans. Une révélation quasi mystique avec le recul, loin de toute naïveté apparente. Envisager que chaque être vivant est mû par une volonté propre, organisé en toute autonomie, vivant sa vie en tenant compte des autres mais existant par lui-même, malgré son appartenance à une communauté organisée et basée sur le sacrifice de la partie au bénéfice du Tout. Point d’anthropomorphisme, aucun transfert de sentiments ou d’interprétations… Mais cette révélation m’a permis de saisir que je faisais également parmi d’une galaxie muette, induite, dont je ne voyais que la surface émergée. Avec l’envie immédiate de me tenir au dessus d’un pont autoroutier, de regarder vivre cette fourmilière, de regarder défiler le trafic et de réaliser en direct que chaque personne, dans chaque habitacle, mène sa vie à son rythme, planifie sa journée, indépendamment de tous ses autres congénères. Fait évident aux yeux d’un adolescent, d’un adulte ou d’un ancien, mais il faut bien passer un jour où l’autre à travers cette porte de la perception-là. Evidente, mais capitale.

Réaliser que chaque astéroïde qui gravite dans cette galaxie, chaque fourmi, a des chances de croiser, percuter, écraser un de ses homologues mais aussi que les chances sont maigres si l’on garde le regard braqué sur notre horloge interne, un GPS dont la voix off est imbibé d’égoïsme que d’autres appellent instinct, avec cette fameuse solitude existentielle en point de mire, destination finale du voyage que chacun d’entre nous a entrepris depuis sa venue au monde.

L’erreur, le hasard viennent perturber la donne. Amis, amants, ennemis qui graviteront plus ou moins longtemps autour de notre système terrien. Cet instant où vous entrez par effraction chez un autre. Quelques secondes de silence, le temps de reluquer la pièce, d’identifier l’acteur qui y évolue et que l’on est venu interrompre, puis prendre la décision, définitive ou non, de rester et d’écouter, d’entamer la discussion, d’observer, d’être passif, de manipuler, d’intervenir du mieux que l’on pourra, le plus honnêtement du monde, le plus vicieusement du monde… La palette de réaction est infinie et coordonnent la suite des opérations. Autant de solutions que de profils terriens.

Décider de rester et d’endosser le chasuble d’interlocuteur ou de voyeur selon la discrétion et le degré de passivité déployé, c’est choisir de sauter du pont autoroutier et de se retrouver embarqué pour un voyage vers l’inconnu, aux côtés d’un conducteur que l’on ne connaît pas non plus ou si peu dès les premiers kilomètres. Des premiers kilomètres qui peuvent s’avérer éternels selon les histoires personnelles peuplant le devant des appuie-têtes. Mais qu’importe la durée.

Entrer par effraction à une nuance près : on vous a invité à entrer, on a soigneusement préparé le terrain un minimum pour que vous vous sentiez légitime dans votre pseudo-intrusion. Rien n’est possible sans l’autorisation de l’Autre, implicite ou non. Le casque sur les oreilles, j’écoute. Comme le capitaine Gerd Wiesler de la Stasi alias HGW XX/7 dans La Vie des autres. Je lis, j’écoute. Je me remplis, mes vides aspirent, se gonflent, se gorgent de vie comme si je recevais une greffe de moelle osseuse. L’effet est similaire à une injection d’adrénaline. Se sentir revenir d’entre les morts, d’entre les fourmis ligotées, emberlificotées entre les montants en fonte de mon escalier, où l’on attend de mourir empoisonné par un quelconque venin. Se sentir vivant, enfin.

Marqué par les rencontres qui comptent depuis que je suis en âge de cerner les enjeux. Ces enjeux-là. Réaliser que l’acide ne remplit pas qu’une office de destruction pour peu que l’on sache en détourner l’usage. L’influence des Autres fonctionne comme la gravure en manière de lavis, à l’origine de l’aquatinte. Cette influence s’assimile au bain d’acide crucial dans le processus de la gravure. D’abord écorcher le médium, le travailler en brut, puis à chaque fois ciseler plus précisément jusqu’à aborder les détails et les contours. On obtient alors le négatif parfait de l’image que l’on veut imprimer en bout de course. C’est le bain d’acide ou de résine qui révèlera la scène finale. La technique du lavis permet de ne partir que d’une seule couleur que l’on diluera et nuancera pour obtenir un jeu chromatique plus complexe.

Lavis des Autres, justement. Se nourrir du hasard, des gens que l’on a percuté pour profiter d’une pente ascendante, la leur ou la notre, et bonifier ces rencontres en tendant ou saisissant la main qui se présente à vous, même le plus discrètement ou à contre-cœur du monde. Qu’importe, ce qui compte, c’est de jouer juste « La Sonate des Bonnes Personnes » pour ces Autres qui comptent à ne pas en avoir idée. La partition d’une vie. Et d’être soi, pour une fois. Révélé à l’acide, par l’intermédiaire du lavis des Autres, le plus sincèrement du monde.

5 réflexions sur “La vie des Autres

  1. Billet posté y’a à peu près 4 jours : 1 commentaire. Comme quoi les billets de clash branchent vachement plus que les textes plus construits. Les gens veulent du sang et des molards.

    Y’a des passages extrêmement justes dans ton texte. Les deux paragraphes sur l’attitude du lecteur/observateur, notamment. Je me retrouve dedans, c’est exactement ça. Cette hésitation à entrer de l’univers de l’autre ou pas, à faire savoir qu’on est là et qu’on l’observe, ou rester silencieux. Se dire qu’il y a quelque chose de malsain à mater ça, alors que l’autre nous l’a mis sous le pif. Etre un peu gêné mais revenir quand même. Chose encore plus frappante sur le net que dans la « vraie vie ».

    Faut absolument que je voie ce film.

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  2. C’est peut être parce qu’il n’y a pas grand chose à dire ou plus précisément à rajouter.
    Le lire, seulement le lire et apprécier. Et moi aussi je me retrouve dans bien des points dedans.
    C’est toujours agréable à te lire quand tu écris ainsi.

    Et sinon Julien, jette toi vraiment sur ce film. Un bijou.

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  3. +1 avec mon ami du net Rg Prod. On lit, on dit rien et c’est bien aussi. Et le film défonce sévèrement. Je l’ai vu y’a pas si longtemps et c’est juste le meilleur film que j’ai pu voir cette année. Superbement joué et orchestré.

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  4. oui voila je suis d’accord avec ce qui se dis au dessus ca se lit, c’est zolie et y a pas vraiment ( vraiment pas meme ) besoin de commentaire ( mais j’en met un quand meme parce que la personne qui a fais le comparatif avec le nombre de comments du post d’avant ca a enerver ma conscience )

    je sais pas si c’est les tournures de phrases etc etc , mon faible niveau scolaire etc etc ou l’abus de drole de substance(s) etc etc mais par contre somno souvent je dois lire tes billets 2-3 fois avant de tout bien capté ( ca fais travaillé mes méninges c’est bien ).

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