Nettoyage à sec (Wishing on a Scar)

Cette nuit, j’ai rêvé que j’écrivais. Non-stop. Aucune idée de la réelle durée du rêve, mais me suis réveillé comme après l’une de mes récentes « séances » d’écriture : fatigué comme si je n’avais fait que ça de ma courte nuit.


Ces derniers temps, ma machine à aigrir à écrire ressemble à une machine à laver : je lave et relave un linge qui n’est pas sale, mais qui est resté trop longtemps mouillé dans le tambour. La putréfaction en point de mire ; la mienne est en réalité le produit d’un redoutable alliage douleur / haine. Quelque chose d’inoxydable à première vue, mais que seul le temps et son parent proche, le recul, peuvent arriver à corrompre, saper, rouiller.

Dans « Le Mariage du Ciel et de l’Enfer », William Blake avance que « si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » Ces fameuses portes de la perception qui auront inspiré le livre éponyme d’Aldous Huxley, lequel se servira d’un medium (la mescaline) pour passer un palier sensitif, voir l’invisible, ressentir l’impalpable. Ma mescaline à moi, c’est haine et douleur. Je griffonne, gribouille, rature des pseudos écrits depuis que je suis collégien mais je n’avais jamais ‘ressenti’, ni été aussi à fleur de peau que ces derniers temps. A fleur de peau, dans le sens où la moindre phrase, la moindre scène à laquelle j’assiste, le moindre souvenir qui émerge me nourrit.

Le linge dans le tambour n’est jamais de la même nature. Si le programme a beau être relancé régulièrement, j’étends le linge systématiquement, mais pas forcément officiellement ni par écrit. Tout le substrat de ces 27 dernières années affleure, et j’ai enfin le derrick et le pipeline pour l’exploiter correctement. Ma boîte crânienne ressemble à la baraque de Rick Rubin : les Natures Mortes tapissent mes putains de synapses, avec des Vanités dans toutes les pièces. Je gérais jusqui’ci ma saloperie de pétrole comme les pays de l’OPEP : au cas par cas, et seulement quand la demande s’en faisait vraiment ressentir, à la demande générale. Les portes de la perception que j’ai franchies agissent à la manière d’un parfait trampoline quand autrefois, j’étais aussi rigide qu’un tétraplégique. A partir de choses à première vue anodines, je rebondis, me nourris, digère, fait macérer le tout pour me purger. A l’écoute, à l’affût. Constamment. A mon écoute, pour une fois. J’avance écorché vif, disait l’autre. Chaque centimètre de ma peau avale le monde. Chaque pore est béant, grand ouvert comme à Rungis… Une boulimie effrénée comme s’il fallait écrire pour dire définitivement, pour ne pas oublier, pour figer. Ecrire pour ne pas mourir, pour ne pas être pris de court, comme si on allait justement mourir demain.

Barils de lessive, de poudre à canon ou de pétrole sont infinis tant que le moteur à explosion dans mes tripes et dans mes hémisphères n’auront pas consommé le mélange haine / douleur. Ma sérotonine à moi. Avec le risque de faire un remake grandeur nature du Salaire de la Peur d’Henri-Georges Clouzot.

En guise de planche à billet, j’ai ouvert une blanchisserie, un peu comme dans « Le ventre de la Bête » d’Edward Bunker. Le propre devient sale et vice versa, tout déteint puisque je mélange tissus et couleurs selon l’humeur. Tout déteint mais si le linge passe comme le temps, la faille de San Andrea qui me fracture depuis l’occiput jusqu’au talon d’Achille ne demande qu’à se remplir d’encre et de flow. Définitivement. L’écriture loisir en mode « colonie de vacances » a laissé entrer Marc Dutroux sur son terrain de jeu. J’écris depuis le front, et me dois d’aller jusqu’au bout du tunnel. Qu’importe l’ennemi en face : si mon « Full Metal Jacket » à moi m’amène à buter le sniper à la fin, je le ferai. Tuer le père et définitivement achever l’enfant qui somnole encore malement en moi.

Certains vides vous remplissent à ne pas en avoir idée. Mon carburant est sans doute aussi radioactif qu’une nappe phréatique de Tchernobyl mais il ne s’arrête pas à la frontière de ma contrée, lui. Il va au-delà, irradie proches et moins proches avec des effets à géométrie variable. Le voyage au bout de moi-même ne fait que commencer : au milieu de ceux qui sont pressés de vivre, pressés de mourir, je suis pressé de vivre au ralenti, d’arrêter d’être ce squale qui tourne en rond dans son bidet et se jette sur les moindres Vania usagées qui lui tombent sous l’aileron. Acteur et spectateur à la fois, je me regarde faire et subis les conséquences de mes actes en même temps et en temps réel. Visé et viseur simultanément. Navigation à vue pour aveugle en quête de sens. Et j’ai volontairement brisé mon sextant avant de badigeonner les portes de la perception avec des jerricans d’eau de javel en suivant les conseils de William Blake …

L’instinct, la haine et la douleur, trinité universelle et intemporelle qui est plus ou moins latente en chacun de nous.Les circonstances transforment la latence en affleurement. En psychologie existe l’idée de « solitude existentielle ». Accepter le fait que, quoi qu’il advienne, aussi (mal) ( peu) entouré soit-on, la solitude est la moelle épinière de la condition humaine. Autant ne pas mourir frustré. Autant siphonner mon dépôt de carburant et tarir une source qui n’en est donc pas une.

Fermer ma blanchisserie à la cadence industrielle, donc. Et redevenir une lavandière avec une Kalachnikov en bandoulière qui, lorsque la machine à laver tombe en panne, va chercher l’inspiration sur les rochers. Fatigué, comme si je n’avais fait que ça de ma courte vie.

7 réflexions sur “Nettoyage à sec (Wishing on a Scar)

  1. Du coup, maintenant je cherche le double sens de la phrase avec Rungis.

    Ca a l’air tout simple mais je ne vois pas =(

    J'aime

  2. Et ben, vu comment tu écris ici et comment tu déverses d’une certaine façon ce qu’il y a en toi, j’imagine même pas dans quel état doit être ton autre blog plus intime, dont tu avais parlé…
    Respect !

    J'aime

  3. Bravo !
    Très fort ce « billet d’humeur », cette alchimie entre ton honnêteté et la maitrise d’écriture, me rend ambitieux quand à mes propres écris !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s