You are currently browsing the category archive for the 'Graffiti' category.
Bit et Naw, les deux font la paire. Je ne veux pas savoir qui se cachait derrière cette bouffée d’air frais qui m’a touché jusqu’au fond de ma province. Bit et Naw. Association de peintres causant pertes et fracas. A l’échelle de mon existence c’était surtout la preuve qu’un autre graffiti était possible. Que la technique ne faisait pas tout, et que bien souvent elle agit comme un triste cache-misère.
Les lettres des deux compères étaient épurées, et imparables. De 7 à 77 ans, pour peu que tu sois capable d’accepter autre chose que l’image préfabriquée qu’on a voulu t’imposer du graffiti, ça te touche. La raison est simple : Bit et Naw c’est l’enfance de l’art, mais c’est aussi l’art de l’enfance. Retour aux dessins primitifs, sans Jacques, sans ticket d’entrée, sans queue à faire. Pourtant j’aurais payé cher pour voir débarquer en gare ces soleils d’aérosols. Même à 700 kilomètres de là, la moindre photo glanée dans n’importe quel magazine me faisait l’effet d’un encouragement. Comme s’ils nous disaient : « tenez bon les petits, vous croyez qu’on se pose des questions nous ? Non ! On est là, on peint, et s’ils aiment pas, tant pis pour eux. »
Aujourd’hui, il est clair que mon goût d’alors pour l’association rose et vert flashy de chez altona trouve son explication dans les divers whole cars du tandem infernal.
En mémoire, il y a le choc reçu dans la Ultimate vidéo 1: quand tout ça se met à rouler, à bouger, que ces couleurs brillent, vivent, bien plus que les gens qui montent et descendent des trains. Naw c’est aussi des flops super efficaces, les petites dents de vampire dans l’espace du « a »,l’esprit de Quik remis au goût du jour sans le trahir. Bit et Naw ne font pas que garder le temple, ils le montrent, ils le font sortir des dépôts merdiques pour amener la bonne parole jusqu’à Saint Lazare, et tellement plus loin.
Des persos improbables sortis de leurs cerveaux fous faisaient danser ces trains gris, impossible d’oublier « le PSL contrôleur ».
Du coup ces trains gris ont une dimension quasi mystique pour mes amis et moi. Quand la SNCF a eu la bonne idée d’en balancer quelques-uns vers chez nous, mes potes toujours actifs sont allés les peindre comme on part en pèlerinage. On remettait les compteurs de notre histoire avec le graffiti à zéro. On n’irait jamais peindre le métro new yorkais, mais on aurait notre petit PSL à nous, merci Kim pour la dédicace, tout ça a du sens, même si ça semble dingue.
Bit et Naw, drôles de héros quand on a 15 ans. 1998, les idoles sont Zizou et Deschamps, la vidéo UV est en train d’être montée, dans quelques temps Reso se la fera voler par Peper qui se la fera voler par Asie qui se la fera voler par moi. Si je tiens le connard qui me l’a volée…
Bit et Naw où l’insolente réussite de paris qui semblent perdus d’avance : 3d vers le haut, intérieur violet clair, contours violet foncé, lettres carrées, et l’ensemble a pourtant du style à revendre. Un profond respect des « fondamentaux » transpirait de leur travail; il ne s’agissait pas de peindre de la main gauche halala-on-se-marre-trop-à-se-moquer-de-l’époque-ça-va-faire-
rire-Agnès B-quand-on-va-lui-raconter. Les types connaissaient leur culture, c’était une véritable célébration, bien plus qu’un hommage, la démonstration que tout ça n’était pas fini. En ce moment même, ces trains gris continuent leur promenade dans ma tête.
Olivier CaTin
Il faut le confesser tout de suite, je n’avais pas vu venir le mouvement. Tout commence par une de ces conversations éprouvantes avec un type adoptant un ton racailleux qui sonne terriblement faux, un fils de riche honteux, extraits :
- Wé, on avait passé trois jours à faire notre fresque, et vous, vous venez faire vos trucs en deux heures par dessus, ça se fait pas (je vous épargne les tac tac t’as vu ma gueule).
Mon interlocuteur était dans un grand jour, ce qui suit est vrai, un homme a vraiment dit ça :
- C’est comme pour Reso, le mec il se bouge le cul, il fait 300 kilomètres pour faire une pièce ici, et vous le repassez.
En deux phrases on venait de faire basculer le graffiti du monde de l’art à celui de l’artisanat. Le graffeur est payé à l’heure faut croire, et les déplacements eux aussi sont facturés, bientôt on aura droit à des tickets resto, jusqu’ici tout va bien.
Est-ce que ce type face à moi avait décidé de m’achever, avions-nous été si méchants avec lui pour qu’il ne s’arrête pas là et qu’il ajoute :
- Dans le graffiti y a des règles quand même.
Bien entendu, on savait que ces gens là existaient, mais jusqu’alors, ils avançaient masqués, ils avaient honte de penser ça. C’est fini, l’époque est à la « décomplexion », après la droite décomplexée, le graffiti bisounours décomplexé.
On peut penser à un épiphénomène, il n’en est rien. Je savais que la lecture des forums « graffiti » n’allait pas me réconforter, je suis quand même allé voir, j’aurais pas dû.
Pour résumer :
1) tu ne repasseras point une pièce si celle-ci a nécessité plus de temps que celui que tu y consacreras
2) tu ne repasseras point la pièce d’autrui si celui-ci a engagé des frais d’autoroute pour la réaliser (applicable en cas de frais de trains ou d’avion, mais pas pour les déplacements à vélo)
3) tu ne toyeras point
4) tu ne repasseras point une couleur avec un chrome ( application jurisprudentielle de la loi 1)
5) tu ne te battras point
6) tu ne dépouilleras point
Loin de moi l’idée de faire l’apologie du toy ou de la dépouille, mais tout de même. On sait, dès qu’on accepte de faire du graffiti qu’on s’expose à certains risques, rappelons, cela me semble important, qu’il s’agit d’une activité illicite se déroulant dans la rue. On peut très bien peindre pendant des années sans jamais avoir ce genre de problèmes, ou sans se livrer à ces activités. Qu’on soit bien d’accord, la dépouille n’est pas une composante du graffiti (contrairement au tag par exemple), mais c’est une des possibilités d’une telle activité (comme la prison, les balances etc). Sortir le graffiti du contexte nécessairement violent dans lequel il baigne, c’est l’amputer de son principal intérêt. Si on limite le graffiti au fait d’aller peindre, on est bien dans une discipline artisanale, c’est de la décoration, on devient collègue de travail de Valérie Damidot…
On peut en rire, si tu viens faire du graffiti mais que tu n’es pas disposé à te faire vider les poches, repasser ou toyer, t’aurais mieux fait de t’orienter vers la peinture sur soie, ou le football; tout le monde n’est pas obligé d’être graffeur. C’est l’autre aspect du problème, tout le monde veut en être, tout le monde veut aller choquer les bourgeois, en faisant du rap, en allant taguer, mais dans la courtoisie et la bonne entente.
Il existe un Code civil, un Code du travail, un Code de la route etc etc, ces cons rêvent d’un Code du graffiti. Ce serait tellement plus rassurant. On irait faire une belle pièce, en couleurs, et on aurait l’assurance que personne ne pourrait la repasser à moins de vouloir en faire une encore plus belle et plus colorée. On ne supporte plus la mocheté, la rature. Et même quand on prétend s’y livrer, on veut la codifier pour la rendre acceptable, pour la rendre conforme aux critères de beauté, pour la rendre lisse et docile. Ces types sont des dompteurs de graffiti!
Les clips de rap ne tolèrent plus que les putes à la plastique parfaite, les grosses voitures, les belles maisons. Son frère ennemi, le graffiti, lui emboîte le pas et à son tour ne veut plus que du beau. Des belles lettres d’Orphé, tracées dans l’illégalité(quand même, on a des principes), mais ne supportant pas d’être recouvertes par le manteau chromé du vilain Trane. Des jolies expos avec des jolis gens, mais n’admettant plus d’être troublées par les méchants graffeurs qui viennent casser la fête. Des jolies bombes montana gentiment achetées dans un beau magasin spécialisé, mais révoltées de devoir passer de force dans les mains sales de ce type qui n’aura qu’à dire « vide tes poches » pour les avoir. Cette quête du beau conduit à un mouvement aseptisé, acceptable, présentable, hiérarchisé. Que ceux qui sont en train de déployer un cordon sanitaire autour du graffiti pour en faire cette sympathique activité de décoration gardent à l’esprit que quand leur entreprise aura réussi ils auront vidé cet art qu’ils prétendent tant aimer de tout ce qui en fait l’intérêt. Mais ils pourront enfin arpenter les rues sans risques, en ayant l’impression d’être super transgressifs. Vaste blague.
« Dans le graffiti y a des règles », voilà ce que l’autre con m’avait dit. Les règles, c’est pas pour le graffiti, les règles c’est pour les femmes.
olivier caTin
A c’qu’il paraît il a douze ans, à c’qu’il paraît il fait deux mètres, à c’qu’il paraît c’est un gitan, à c’qu’il paraît il a dépouillé X et Y, à c’qu’il paraît il vient de Marseille… On s’arrêtera là pour les ragots dont raffole la scène graffiti.
Trane n’est rien de ça, Trane est tout ça, et tellement plus que ça. S’il n’en reste qu’un ce sera lui. D’ailleurs il ne reste que lui, les autres sont chez Agnès B., en taule, ou sur les forums internet à courir dans le virtuel après un titre qu’ils ont réellement laissé filé depuis belle lurette. Les balances ne servent plus à rien, Trane a tellement saigné la France qu’il peut partir à l’ombre 10 ans et revenir sans avoir perdu sa couronne. Du jamais vu. Chaque époque a ses cartonneurs, de Boxer à O’clock, mais rien n’arrive à la cheville de l’oeuvre de Trane. Rien, personne. À lui seul il ridiculise n’importe quel crew. Incontournable. Prenez votre voiture, perdez vous dans la campagne, cherchez la première voie ferrée à proximité, il y aura une pièce Trane. Ses détracteurs mettent en avant son absence de style; « il fait toujours la même chose ». Marrant que dans un milieu toujours prêt à imiter la dernière tendance on reproche au dernier des mohicans de ne céder à aucune mode et de se contenter de répéter inlassablement la même chose : T.R.A.N.E. Tu pourras pas dire que tu comprends pas, prends ça dans la gueule, visualise ce qui te sépare du trône. Puisque c’est si nase que ça, vas-y, rentre dans la compétition. Mais attention, le tournoi ne dure pas quinze jours, le temps de trouver autre chose à pomper. Avec Trane il n’y a pas de but en or, le match continue dans les vestiaires, et là ne compte plus sur l’arbitre pour t’aider… Eh oui, Trane joue dans la meilleure équipe. Dans les UV TPK, les milieux défensifs font passer Gatuso pour un chaton, Fuzi joue numéro 10 et distribue des caviars à son protégé. Trane c’est un peu Pipo Inzaghi. Pas vraiment élégant, pas vraiment aimé par le milieu, pas vraiment hype, mais toujours décisif, toujours là où il faut être, pendant que les autres vendangent leurs rares occasions, Trane transforme tout. Sa production rend anecdotique toute tentative de biographie. Peu importent les crews qu’il a pu quitter, les noms qu’il a utilisés, les fois où il a pu tomber. Au final il ne restera que cinq lettres de chrome incrustées sur un store, un toit, un wagon, un souvenir. Pas besoin d’attendre la mort d’un membre de l’Académie Française pour devenir immortel. Il l’est déjà, immortel, et indélébile, gravé à la Altona dans les têtes de tous ceux qui un jour ont levé le nez de leur journal dans les transports en commun, tous ceux qui ont manifesté un intérêt pour le graffiti, tous ceux qui ont mis le nez hors de chez eux, tous ceux qui ont vu leur environnement changer à mesure que les rats quittaient les dépôts du métro pour souiller la ville.
Olivier caTin







Commentaires récents