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Comme d’habitude, mes pulsions ont dicté ma conduite. A chaud, j’ai décidé de répondre comptant, à la hauteur du premier coup porté. Levé plus tôt, je faisais un détour avant de rejoindre l’arrêt de bus qui reliait ma banlieue sud au cœur du centre-ville. Deux semaines durant, j’observais ses habitudes, ses allées et venues. Finalement, ma patience et le calcul auront succédé à mon impulsivité originelle. C’est peut-être pire. Je vis ça comme un appel d’air : plus rien ne sera pareil après ça, une autre vie commencera alors que d’autres voies s’ouvrent à moi, me dis-je. La routine Lui sera fatale finalement : mêmes trajets, mêmes habitudes, mêmes horaires. Je connaîtrai moi-même ce travers une fois que j’aurais moi aussi pris du plomb dans la tête quelques années plus tard.
Le jour J. Boule au ventre, davantage pour mon sort que pour le Sien. S’agit de ne pas faire de bruit, de faire les choses vite, bien et proprement pour marquer le coup une bonne fois pour toute. Mes poches sont pleines et j’avale les étages à pieds pour être chaud tout de suite. Dix minutes d’avance où je refais cent fois le scénario sans aucune place au doute ni à l’accroc qui compromettrait la punition. Un verrou, poignée, porte qui claque, un rai de lumière qui disparaît, un nouveau qui éclaire désormais toute une partie du couloir. L’ascenseur. Je quitte les coursives, me faufile dans la cabine, la bloque et ouvre le bal. Les coups pleuvent, d’abord à sens unique puis réciproquement. Je n’ai cherché qu’à l’étourdir tout de suite, misant sur l’effet de surprise pour asséner de toutes mes forces des coups pour ne pas laisser s’évaporer sa peur et l’étouffer le plus vite possible en cherchant le KO. Cris, râles, insultes, bruits sourds, je ne m’arrête que pour retirer les menottes de ma poche, mon marqueur roulant sur le sol et me faisant enrager tant les bruits commencent à résonner au beau milieu du silence d’un petit matin apparemment comme tous les autres. Un genou sur sa nuque, un bras dans le dos, le cliquetis. L’ironie du sort, je reproduis une position que j’ai vu et verrai encore tant de fois réalisée à mon propre détriment par les cols Bleus.
L’une des minutes les plus longues de ma vie. D’autant que je n’ai pas réussi à actionner le blocage de l’ascenseur, qu’il est toujours à l’étage et que la lumière s’est éteinte. Je sens mon cœur battre contre mes côtes, reprends tant bien que mal mon souffle et le bloque définitivement cette fois. Une fois que j’ai pu Le mettre à genou, je relie le deuxième anneau des menottes à la barre en acier de la cabine, resserre l’autre jusqu’au sang et recule pour éviter de prendre d’autres coups. La promiscuité des lieux m’oblige à redoubler d’efforts et de violence pour terminer le job. Le corps à corps est désormais plus simple et ses jambes puis sa tête plient finalement sous les derniers échanges. Une de mes joues est marquée, la coupure sous ma pommette commençant à irradier tout mon visage, ma tempe bat sa coulpe mais pas moi. Ni maintenant, ni jamais. Nous savons tous les deux le pourquoi de cette rixe où j’avais pourtant décidé seul des règles, du lieu et du moment de son déroulement. Quelques suppliques plus tard, j’ai terminé mon office : noms, prénoms et numéros de téléphone (fixe, à l’époque) recouvrent les parois d’Otis. Je souris intérieurement en lisant ce nom, l’intro de “Sitting on the Dock of the Bay” résonnant comme par magie quelque part entre deux synapses. Œil pour œil, mon frère. Tu seras resté une demi-journée attaché dans ta boîte, au su et au vu de tous. Deuil pour deuil, quinze ans plus tard, du Rif à ma banlieue sud.
Goin through the emotions, of gun holdin
Long shotguns down my pants leg limpin
Killer bee who still livin, even my pops too
He taught me how to shoot when I was seven
I used to bust shots crazy
I couldn’t even look because the loud sound used to scare me
I love my pops for that…
(Prodigy – Quiet Storm)
T’es un grand, on est des p’tits, nous on s’en bats les steacks
Mais on respectait quand même, j’vais pas t’mentir,
On s’disait « Tu nous hagar, c’est pas grave, on va grandir »…
(Salif – Warriors)

En vérité, tu aurais du finir le travail. Aller au bout d’une de tes traditionnelles raclées et me laisser pour mort, une bonne fois pour toute. On n’en serait pas là aujourd’hui à régler des comptes chacun de notre côté, nous, comptables damnés essayant de résoudre des équations à inconnues toujours plus nombreuses pour régler une addition sur mesure pour le larfeuil du FMI.
Je me souviens de la fois où je t’ai entendu raconter cette histoire où tu t’étais fait battre plus que sévèrement par un groupe de mecs nettement plus âgés que toi. Et de ce que tu avais réussi à dire, si ce n’est à eux, dans ta tête, alors que les rouages y fonctionnaient encore avec un instinct de survie hors-catégorie : “Un jour, dans 15 ans, j’aurai l’âge et la force que vous avez aujourd’hui. L’heure aura aussi tourné pour vous, il vous faudra rendre des comptes.”
La vengeance est un plat qui encombre les étaux de chez Picard à toutes les sauces. L’heure vint, le sang aussi. Celui qui était à l’époque frêle ne l’était désormais plus. Le sang appelle le sang, rare de tomber sur une boîte vocale. L’important est la chute, France Telecom en connaît un rayon, j’aimerai assez connaître celle de ma vie pour couper court au moment où je l’aurai décidé si d’aventure je faisais trop de victimes collatérales innocentes.
Ce récit conditionna ma propension à la rancune tenace, voire obsessionnelle. Elle engendra également un embryon de paranoia que je nourrissais comme un rituel : sur le chemin de l’école, pendant que Pierre, Paul et Jacques causaient algèbre et jeux de langues, je peaufinais un discours que j’entendais déclamer le jour où viendrait mon tour de me faire passer à tabac. J’étais ainsi persuadé de devoir tomber la veste ou autres effets personnels par plus grands et plus forts que moi au beau milieu de cette cour des miracles qui s’étendait depuis l’entrée de l’école jusqu’à la porte de mon bunker familial. Devoir passer par le racket, l’humiliation, les coups, le sang. Mon discours s’affinait d’allers retours en allers retours avec une solennité équivalente à un transfert de cendres au Panthéon. Elle calquait ni plus ni moins que la tirade paternelle.
Une fois le monologue maîtrisé, ne restait plus qu’à baliser un terrain dont la topologie révélait des sables mouvants pour le moins affamés. Je me souviens comme hier de la première vision du feu, de l’attraction qu’il exerçait sur moi alors que je n’avais même jamais joué au cowboy comme n’importe quel autre petit enfant de mon âge auparavant. Poli, froid comme mon père. Muet et décidé à se faire respecter, comme mon père. Arme de destruction massive dont la simple présence désamorçait une situation avec le risque omniprésent que le démineur finisse personnage principal du Fugitif aux côtés d’Harrison Ford, mais sans prothèse aucune. En route vers la carrière, j’avais hésité à stopper le film, comme si j’avais le Director’s Cut. La peur, le goût du sang dans la bouche, arôme métallique qui annonçait déjà l’outillage dont il fallait que j’empoigne le cartilage chassis/crosse. Avec les années, j’entrevois le lac artificiel qui embrassait en partie ce terrain de chasse de fortune comme un pendant aux cercles de l’Enfer de Clamence à Amsterdam.
Le golf n’aurait plus eu de secret pour moi si j’avais eu un club ce jour-là. Mon instructeur était placé derrière moi, enserrait mes mains qui elles-même étaient refermées sur le Calibre .45ACP. J’avais peur, tirais, puis souhaitais courir et m’enfuir sans plus me retourner, sans jamais m’arrêter, loin de tout et de tous. Mais je continuais, jusqu’à être familiarisé, même si je tremblais de tout mon corps durant de très longues minutes où je détestais la terre entière de ne pas avoir voulu me tirer de là. Larmes de guerre. Les détonations se plaçaient comme des clés de Sol naturelles sur la portée de ma tirade. J’étais fin prêt pour être aux premières loges d’un cours de musique qui rimerait avec peur, dissuasion, pouvoir et mort, le métronome ne pouvant s’arrêter que lorsque mon pacemaker naturel l’aurait décidé… Un jour moi aussi, je serai grand, et vous le serez beaucoup moins.
Le dicton le dit, les meilleurs partent en premier. Pas d’inquiétudes pour moi donc, mais un certain nombre d’entre vous (pas beaucoup non plus, rêvez pas) devrait se préparer à l’inexorable qui peut frapper assez rapidement à votre porte sans que vous ayez pour autant partagé votre digicode avec la terre entière et la Camarde, donc.

Enterrement classique ou crémation, la seconde option devrait être la mienne. A moi donc le plaisir de compter les quelques proches qui auront daigné se déplacer pour me dire au revoir une dernière fois. Oh, il ne devrait pas y avoir foule, mais le club très fermé des gens qui ont compté, comptent et compteront suffira largement. Menus hallal et casher seront bien évidemment de la partie, j’ai pensé à tout. Figolu et hamburgers made in Quick seront réservés aux nerds les plus intimes.
Autant donc choisir la bande-son qui accompagnera mes hôtes durant mon ultime burn out , quelques morceaux à fendre les pierres afin de justifier pleurs et sanglots, toujours plus simples à évacuer que sur un “Allumer le feu”, “Born to be alive” ou “Y.M.C.A”, même si…
Si vous n’aviez pas songé à une telle éventualité, un habile copié/collé du tracklist figurant dans le fichier .rar vers votre testament devrait faire l’affaire.
http://sharebee.com/a7458145
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Fierce – Crab -
Lhasa – De cara a la pared -
Stan Getz – Manha de carnaval -
Bob Marley – Burnin & lootin -
Billie Holiday – Strange fruit -
Cesaria Evora – Saudade -
Noir Desir – A l’envers à l’endroit -
Good Bye Lenin (OST) – Summer 78 -
Marvin Gaye – Inner city Blues -
Gary Jules – Mad World -
Goran Bregovic – Ederlezi -
Souad Massi – Raoui -
AaRON – Tunnel d’or -
Mobb Deep – True Lies -
Maria Callas – Ave Maria (Othello de Verdi) -
Iraka – Le gris -
Johnny Cash – Hurt -
Charles Aznavour – Qui ? -
Radiohead – Exit Music
Ce soir, je pense à demain. Je vis sans plus me retourner, préoccupé par le néon éclairant le bout du tunnel, délaissant les rétroviseurs, la nostalgie en guise de chirurgie réparatrice pour des cicatrices qui ne bronzent pas au soleil.

VULTURES AND TREES ~goodlittlesquid
Étrange comme la tentation de réhabiliter le passé, de le remaquiller avec toute une gamme de fards pour le rendre présentable à la manière du légiste. Recolorer des souvenirs morts, qui auraient du être enterrés depuis bien longtemps, mais que l’on ne fait ressurgir que pour mieux supporter l’horreur du présent, les vertiges de l’avenir. L’enfance, soit sans doute la pire période d’une vie où nos congénères du même âge sont cruels et sans pitié aucune, où l’on comprend un jour que nos parents sont mortels et qu’une partie de notre vie se résume à attendre le jour où ils nous quitteront irrémédiablement.
La découverte du mensonge, des humiliations, du pouvoir du sexe dit faible… Période où le paraître définit l’être dans cette impitoyable cours des miracles qu’est l’enfance. Regarder mon enfance avec honnêteté, en fournissant un effort intellectuel teinté d’objectivité pénible mais nécessaire, révèle une certaine misère impossible à rendre glamour simplement grâce à des souvenirs qui pourraient me sortir la tête de l’eau. Mon âme d’enfant, de Peter Pan, a rapidement compris qu’il ne fallait pas traîner en chemin sous peine de faire des featurings avec Marc Dutroux et Emile Louis. La faucheuse en intraveineuse, j’ai 5 ans sur une vieille photo d’école où je pose, seul. Déjà. La photo est très légèrement floue. Les feuilles du caoutchouc en arrière-plan font penser à un camouflage, un peu celui que j’ai du abandonner lorsqu’on m’a demandé de me tenir immobile devant l’objectif. Et de sourire. Comme s’il fallait sourire à la vie après ce qu’elle m’avait déjà fait et avant tout ce qu’elle allait me faire.
23 ans plus tard, le regard n’a que peu changé. Celui de quelqu’un qui a mal, qui ne sait pas forcément pourquoi exactement, mais qui sait déjà que de toute façon, tout est joué d’avance : le malheur est un tailleur généreux qui a le compas dans l’œil et habille avec (dis)grâce des gens de tous âges alors même qu’ils n’ont rien demandés et qu’ils sont déjà peut-être assez mal lotis comme ça.
Ne surtout plus se retourner, par tous les moyens nécessaires, pour enfin atteindre la lumière que l’on aperçoit en avançant vers le bout du tunnel.
Cette lumière qui n’est, au final, que le néon d’un cloaque qui promet bien pire encore si l’on s’embarrasse d’un passé autrefois encombrant mais qui, révisionnisme salvateur oblige, apparaît douce amère, entre peur de l’avenir et bulle d’un passé ouaté. Apprendre à vivre avec ses erreurs sans jamais pouvoir faire machine arrière, sans pouvoir gommer ce(ux) que l’on aura abimé au passage. Mais il s’avère que le tunnel n’a pas de fin. On a beau avoir l’impression d’avancer mais la lumière, elle, ne se rapproche jamais. Elle est immobile. En réalité, le tunnel EST le cloaque. Et parcourir le chemin en crabe n’en sera que pire.

La vie est courte dit-on pour ceux qui partent trop tôt. Les jours sont trop longs pour ceux qui vont devoir attendre leur tour, composer avec les absences. L’impression que l’on meurt nous aussi. Un peu, voire beaucoup. Avec la litanie de remords habituelle mais indispensable, comme si s’accuser de tous les maux pouvaient nous soulager, nous aider à dessiner un semblant de schéma nous permettant de refaire l’histoire. Imaginer que nous avons toutes les cartes en mains, à nouveau, et qu’il est possible de réparer ses erreurs, avérées ou non.
La culpabilité ressurgit lorsque, des années après, une fois la douleur engloutie, digérée pour mieux passer dans le sang, le fait de ne plus être obsédé par les absents pose problème. Le silence n’est pas un oubli, tourner les pages ne veut pas dire qu’on arrache les chapitres précédents pour autant. Toute reconstruction passe par une sublimation des périodes troubles. Un nouveau point de départ, douloureux certes, mais qui malheureusement, est nécessaire. Là est le vrai mal, le plus difficile à avaler : devoir traverser une épreuve, comme s’il s’agissait d’une condition sine qua non pour poursuivre son propre chemin de la meilleure des manières. Même si l’on s’en passerait. Vivre désormais pour les nôtres, sublimer la boue pour en faire l’or du temps. “Rien n’arrive au hasard” et “Tout se paie”, tatoués sur chacune de mes paupières…
Je me proclame l’élu qui rime au nom des exclus/
Surpris de subir la vie et de presque plus en pleurer/
Je parle pour ceux qui pleurent des larmes rouges/
D’avoir pris les armes, prouvant qu’on est pas du même camp

Une affiche de recrutement tricolore. A force de la reluquer, je suis capable de la voir même les yeux fermés. Une histoire de persistance rétinienne, “y paraît”. Juste un moyen comme un autre d’oublier. Me concentrer sur tout autre chose, histoire de ne pas finir par dire ce que je ne pense pas. Le radiateur auquel je suis relié est également un de mes modèles, une sorte de sujet nu endossant le rôle d’attraction générale dans un cours de dessin et qui abolit tout concept de hors-champ. Il est LE champ. J’examine chacune de ses rainures. La peinture écaillée et la fonte brute qui affleure, les copeaux de peinture acrylique rouillés à même le sol, le nombre de boudins de l’installation, les moindres aspérités… Les questions, je ne les entends pas. Autisme caractérisé. J’ai débranché la prise coaxiale qui allait du tuner jusqu’au récepteur. Je ne parle pas et me focalise sur tout ce qui m’entoure et demeure inerte.
Deux heures auparavant, A. s’est pris du plomb dans l’œil. Un Icare des temps modernes. Une guerre qui aura commencé par un motif anodin, essence-même de ce type de spirales… Un amour propre atrophié de part et d’autre, l’escalade mais l’Everest pardonne rarement, qu’on soit prudent ou non. Un œil crevé. Mains et torses tâchés de sang. Chaud. Bouillonne, sourd non-stop. Les larmes se confondent en un faisceau de râles. Œil pour œil. En nature, cette fois. Direction un bureau, son affiche, son radiateur. Silence. Simple formalité. Pression et précautions de routines. Les couloirs du temps ont happé A. Un rapatriement au pays plus tard, celui qui pensait le plus sérieusement du monde que le JSK était le club du plus célèbre des Kennedy est devenu artisan et arbore un regard à la Slick Rick quelque part dans les montagnes du Rif. Il aura simplement eu le temps d’affirmer que l’œil crevé était celui de Caïn : comme un principe de précaution sponsorisé par le mektoub, il fallait en passer par là. Leçon de vie nécessaire, une épreuve parmi tant d’autres passées et à venir.
Qu’importe, l’œil pour l’œil eut lieu par la suite. Méthodique. Question d’honneur sûrement, stupide assurément. L’insupportable morgue de l’Autre mérite parfois celle du légiste. Menottes, clés, radiateur. Quinze ans plus tard, ça recrute toujours chez la Police Nationale.
ИBA/BWC

Le topic originel ayant disparu du forum de l’Abcdr, il renaît de ses cendres sur cette page avec le All Star Game de ce blog jeu à de rares absences près : mon colloc’ de blog Catin, Aspeum, JB et Nicobbl, zo., Mehdi, RG Prod, Reivax, yacine_, Lartizan, Aircoba, Jean-Pierre LMR, Mind, Balla et Alchi en guest et l’ombre de Bax qui plane sur les débats.
Meilleur topic du monde (des névrosés) ?
http://chimeresdefamille.wordpress.com/processus-decriture-ou-le-syndrome-de-la-feuille-grise/

Au sortir d’un monde perdu, l’ancien aveugle voit toujours plus que le « bien-voyant » congénital. Lorsque vous allez tout perdre mais que finalement, il s‘avère que vous avez « simplement » failli tout perdre, le temps de votre enfer personnel passé durant cette parenthèse à réexaminer vos erreurs et vos absences, le temps perdu dans l’errance, le superflu, le superficiel, et bien, il sert de marchepieds vers la rééducation, vers une survie arrachée alors que votre pronostic vital était engagé. Loin de ce qui aurait vraiment du compter pour vous et dont la négligence a failli mener à votre perte. Un coma éveillé à refaire sa vie, à se promettre que si un jour on s’en sort, alors oui, plus rien ne sera jamais pareil.
Mort d’un ami, d’un parent, d’une moitié, d’un enfant. Rupture d’avec votre moitié, reniement de votre enfant ou d’un parent. Les déclinaisons sont multiples. Le déclic vient d’une grave fracture qui découpe votre vie, brise votre Echelle de Richter intérieure et fait que tout redémarre sous une nouvelle ère. Le temps de la guérison ressemble à l’étape de révélation d’une photographie dans une chambre-noire. Le temps de s’habituer à l’obscurité, de se voir agir, avant, puis demain. En plein-jour. Revenir à la vie. Au lavis, aurais-je dis un autre jour, justement.
La contemplation de ce monde considéré autrefois comme perdu et qui, en réalité, est éclairé par un vécu qui aime à effacer les clairs-obscurs pour ne retenir que la solarité de ce « nouveau-monde » sans pour autant tomber dans la niaiserie de “La Première Gorgée de bière…” de Philippe Delerm ou du pathétisme violent (et vice versa) de “C’est du lourd” de Malik. Un carpe diem parti du néant pour accomplir un road-movie contemplatif, le kaléidoscope pouvant donner un « L’Arme de Paix » dont la propension à la simplicité et à fendre l’armure de certains déstabilise pour différentes raisons.
Comprendre que l’on a failli mourir, même symboliquement, et que l’essentiel est finalement ailleurs. Loin des sentiers empruntés autrefois, loin des apparences, mais simplement sous nos yeux, juste-là, dans la beauté d’un quotidien où rien ni personne ne déraille, sans pour autant se pamer devant le JT de 13h de Pernaut. Juste là.
Naïveté ? Candeur ? Passé un certain nombre de kilomètres au compteur, enfoncé dans un mal-être orthonormé, devenu quotidien et accepté comme tel, la simple appréciation de la simplicité fait sérieusement baisser la chaudière chez Ibliss. Qui plus est, le bout du tunnel (la mort, quoi), vision souvent inenvisageable pendant l’adolescence, se dandine déjà cruellement avec des dessous affriolants sitôt passée votre trentaine, selon le cliché classique. Sitôt une paternité assumée avec l’envie de ne plus perdre de temps mais de transformer ce dernier en or, quitte à semer ceux qui semblaient autrefois vous suivre mais qui, s’ils ne comprennent (toujours) pas (toujours) [rayer la mention inutile], ne voulaient en réalité que vous freiner avec eux…
Quelques autres vrais points de vue sur l’album “L’Arme de Paix” d’Oxmo Puccino :
http://www.abcdrduson.com/chroniques/chronique-816-oxmo-puccino-l-arme-de-paix-.html
http://aircoba.wordpress.com/2009/04/27/chronique-oxmo-puccino-larme-de-paix
http://quadratureducercle.wordpress.com/2009/04/13/oxmo-puccino-larme-de-paix/
Ma première maison possédait un escalier de six / sept mètres de haut qui menait au 1er étage d’une bâtisse, dans l’enceinte même de l’usine où travaillait mon père. La rampe en fer forgé constituait le terrain de chasse idéal pour les araignées qui désiraient y tendre leur toile. Lieu stratégique donc, tant les jointures des marches de pierre regorgeaient de fourmis. Les imprudentes permettaient aux araignées de facilement assurer leur pitance.

J’ai du m’apercevoir que chacune de ces bestioles avait sa vie propre vers mes trois ans. Une révélation quasi mystique avec le recul, loin de toute naïveté apparente. Envisager que chaque être vivant est mû par une volonté propre, organisé en toute autonomie, vivant sa vie en tenant compte des autres mais existant par lui-même, malgré son appartenance à une communauté organisée et basée sur le sacrifice de la partie au bénéfice du Tout. Point d’anthropomorphisme, aucun transfert de sentiments ou d’interprétations… Mais cette révélation m’a permis de saisir que je faisais également parmi d’une galaxie muette, induite, dont je ne voyais que la surface émergée. Avec l’envie immédiate de me tenir au dessus d’un pont autoroutier, de regarder vivre cette fourmilière, de regarder défiler le trafic et de réaliser en direct que chaque personne, dans chaque habitacle, mène sa vie à son rythme, planifie sa journée, indépendamment de tous ses autres congénères. Fait évident aux yeux d’un adolescent, d’un adulte ou d’un ancien, mais il faut bien passer un jour où l’autre à travers cette porte de la perception-là. Evidente, mais capitale.
Réaliser que chaque astéroïde qui gravite dans cette galaxie, chaque fourmi, a des chances de croiser, percuter, écraser un de ses homologues mais aussi que les chances sont maigres si l’on garde le regard braqué sur notre horloge interne, un GPS dont la voix off est imbibé d’égoïsme que d’autres appellent instinct, avec cette fameuse solitude existentielle en point de mire, destination finale du voyage que chacun d’entre nous a entrepris depuis sa venue au monde.
L’erreur, le hasard viennent perturber la donne. Amis, amants, ennemis qui graviteront plus ou moins longtemps autour de notre système terrien. Cet instant où vous entrez par effraction chez un autre. Quelques secondes de silence, le temps de reluquer la pièce, d’identifier l’acteur qui y évolue et que l’on est venu interrompre, puis prendre la décision, définitive ou non, de rester et d’écouter, d’entamer la discussion, d’observer, d’être passif, de manipuler, d’intervenir du mieux que l’on pourra, le plus honnêtement du monde, le plus vicieusement du monde… La palette de réaction est infinie et coordonnent la suite des opérations. Autant de solutions que de profils terriens.
Décider de rester et d’endosser le chasuble d’interlocuteur ou de voyeur selon la discrétion et le degré de passivité déployé, c’est choisir de sauter du pont autoroutier et de se retrouver embarqué pour un voyage vers l’inconnu, aux côtés d’un conducteur que l’on ne connaît pas non plus ou si peu dès les premiers kilomètres. Des premiers kilomètres qui peuvent s’avérer éternels selon les histoires personnelles peuplant le devant des appuie-têtes. Mais qu’importe la durée.
Entrer par effraction à une nuance près : on vous a invité à entrer, on a soigneusement préparé le terrain un minimum pour que vous vous sentiez légitime dans votre pseudo-intrusion. Rien n’est possible sans l’autorisation de l’Autre, implicite ou non. Le casque sur les oreilles, j’écoute. Comme le capitaine Gerd Wiesler de la Stasi alias HGW XX/7 dans La Vie des autres. Je lis, j’écoute. Je me remplis, mes vides aspirent, se gonflent, se gorgent de vie comme si je recevais une greffe de moelle osseuse. L’effet est similaire à une injection d’adrénaline. Se sentir revenir d’entre les morts, d’entre les fourmis ligotées, emberlificotées entre les montants en fonte de mon escalier, où l’on attend de mourir empoisonné par un quelconque venin. Se sentir vivant, enfin.
Marqué par les rencontres qui comptent depuis que je suis en âge de cerner les enjeux. Ces enjeux-là. Réaliser que l’acide ne remplit pas qu’une office de destruction pour peu que l’on sache en détourner l’usage. L’influence des Autres fonctionne comme la gravure en manière de lavis, à l’origine de l’aquatinte. Cette influence s’assimile au bain d’acide crucial dans le processus de la gravure. D’abord écorcher le médium, le travailler en brut, puis à chaque fois ciseler plus précisément jusqu’à aborder les détails et les contours. On obtient alors le négatif parfait de l’image que l’on veut imprimer en bout de course. C’est le bain d’acide ou de résine qui révèlera la scène finale. La technique du lavis permet de ne partir que d’une seule couleur que l’on diluera et nuancera pour obtenir un jeu chromatique plus complexe.
Lavis des Autres, justement. Se nourrir du hasard, des gens que l’on a percuté pour profiter d’une pente ascendante, la leur ou la notre, et bonifier ces rencontres en tendant ou saisissant la main qui se présente à vous, même le plus discrètement ou à contre-cœur du monde. Qu’importe, ce qui compte, c’est de jouer juste “La Sonate des Bonnes Personnes” pour ces Autres qui comptent à ne pas en avoir idée. La partition d’une vie. Et d’être soi, pour une fois. Révélé à l’acide, par l’intermédiaire du lavis des Autres, le plus sincèrement du monde.
Cette nuit, j’ai rêvé que j’écrivais. Non-stop. Aucune idée de la réelle durée du rêve, mais me suis réveillé comme après l’une de mes récentes « séances » d’écriture : fatigué comme si je n’avais fait que ça de ma courte nuit.

Ces derniers temps, ma machine à aigrir à écrire ressemble à une machine à laver : je lave et relave un linge qui n’est pas sale, mais qui est resté trop longtemps mouillé dans le tambour. La putréfaction en point de mire ; la mienne est en réalité le produit d’un redoutable alliage douleur / haine. Quelque chose d’inoxydable à première vue, mais que seul le temps et son parent proche, le recul, peuvent arriver à corrompre, saper, rouiller.
Dans « Le Mariage du Ciel et de l’Enfer », William Blake avance que « si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » Ces fameuses portes de la perception qui auront inspiré le livre éponyme d’Aldous Huxley, lequel se servira d’un medium (la mescaline) pour passer un palier sensitif, voir l’invisible, ressentir l’impalpable. Ma mescaline à moi, c’est haine et douleur. Je griffonne, gribouille, rature des pseudos écrits depuis que je suis collégien mais je n’avais jamais ‘ressenti’, ni été aussi à fleur de peau que ces derniers temps. A fleur de peau, dans le sens où la moindre phrase, la moindre scène à laquelle j’assiste, le moindre souvenir qui émerge me nourrit.
Le linge dans le tambour n’est jamais de la même nature. Si le programme a beau être relancé régulièrement, j’étends le linge systématiquement, mais pas forcément officiellement ni par écrit. Tout le substrat de ces 27 dernières années affleure, et j’ai enfin le derrick et le pipeline pour l’exploiter correctement. Ma boîte crânienne ressemble à la baraque de Rick Rubin : les Natures Mortes tapissent mes putains de synapses, avec des Vanités dans toutes les pièces. Je gérais jusqui’ci ma saloperie de pétrole comme les pays de l’OPEP : au cas par cas, et seulement quand la demande s’en faisait vraiment ressentir, à la demande générale. Les portes de la perception que j’ai franchies agissent à la manière d’un parfait trampoline quand autrefois, j’étais aussi rigide qu’un tétraplégique. A partir de choses à première vue anodines, je rebondis, me nourris, digère, fait macérer le tout pour me purger. A l’écoute, à l’affût. Constamment. A mon écoute, pour une fois. J’avance écorché vif, disait l’autre. Chaque centimètre de ma peau avale le monde. Chaque pore est béant, grand ouvert comme à Rungis… Une boulimie effrénée comme s’il fallait écrire pour dire définitivement, pour ne pas oublier, pour figer. Ecrire pour ne pas mourir, pour ne pas être pris de court, comme si on allait justement mourir demain.
Barils de lessive, de poudre à canon ou de pétrole sont infinis tant que le moteur à explosion dans mes tripes et dans mes hémisphères n’auront pas consommé le mélange haine / douleur. Ma sérotonine à moi. Avec le risque de faire un remake grandeur nature du Salaire de la Peur d’Henri-Georges Clouzot.
En guise de planche à billet, j’ai ouvert une blanchisserie, un peu comme dans « Le ventre de la Bête » d’Edward Bunker. Le propre devient sale et vice versa, tout déteint puisque je mélange tissus et couleurs selon l’humeur. Tout déteint mais si le linge passe comme le temps, la faille de San Andrea qui me fracture depuis l’occiput jusqu’au talon d’Achille ne demande qu’à se remplir d’encre et de flow. Définitivement. L’écriture loisir en mode « colonie de vacances » a laissé entrer Marc Dutroux sur son terrain de jeu. J’écris depuis le front, et me dois d’aller jusqu’au bout du tunnel. Qu’importe l’ennemi en face : si mon “Full Metal Jacket” à moi m’amène à buter le sniper à la fin, je le ferai. Tuer le père et définitivement achever l’enfant qui somnole encore malement en moi.
Certains vides vous remplissent à ne pas en avoir idée. Mon carburant est sans doute aussi radioactif qu’une nappe phréatique de Tchernobyl mais il ne s’arrête pas à la frontière de ma contrée, lui. Il va au-delà, irradie proches et moins proches avec des effets à géométrie variable. Le voyage au bout de moi-même ne fait que commencer : au milieu de ceux qui sont pressés de vivre, pressés de mourir, je suis pressé de vivre au ralenti, d’arrêter d’être ce squale qui tourne en rond dans son bidet et se jette sur les moindres Vania usagées qui lui tombent sous l’aileron. Acteur et spectateur à la fois, je me regarde faire et subis les conséquences de mes actes en même temps et en temps réel. Visé et viseur simultanément. Navigation à vue pour aveugle en quête de sens. Et j’ai volontairement brisé mon sextant avant de badigeonner les portes de la perception avec des jerricans d’eau de javel en suivant les conseils de William Blake …
L’instinct, la haine et la douleur, trinité universelle et intemporelle qui est plus ou moins latente en chacun de nous. Les circonstances transforment la latence en affleurement. En psychologie existe l’idée de « solitude existentielle ». Accepter le fait que, quoi qu’il advienne, aussi (mal) ( peu) entouré soit-on, la solitude est la moelle épinière de la condition humaine. Autant ne pas mourir frustré. Autant siphonner mon dépôt de carburant et tarir une source qui n’en est donc pas une.
Fermer ma blanchisserie à la cadence industrielle, donc. Et redevenir une lavandière avec une Kalachnikov en bandoulière qui, lorsque la machine à laver tombe en panne, va chercher l’inspiration sur les rochers. Fatigué, comme si je n’avais fait que ça de ma courte vie.
Deux épisodes de ma vie reviennent souvent dans les conversations avec mes « gens » lorsque j’en recroise. Mes gens de ceux qui ne sont pas devenus des ombres, ‘au fin fond d’une contrée ‘, mais j’aurais de nouveau l’occasion d’en parler plus longuement plus tard. Deux épisodes donc. Sans donner de dates, ni de lieux, ni de noms, ces deux faits résument à eux seuls le pourquoi de mon « comment ».

Il y a d’abord l’histoire du rétroviseur. Une rentrée de cours, une descente de bus, rien d’anormal. Direction le bercail avec le sempiternel même chemin. Devant moi, un gamin marchant sur le trottoir choisit de percuter le rétroviseur d’une voiture garée sur le trottoir plutôt que de descendre de celui-ci et de se mettre en danger. Malchance (ou pas), le propriétaire de la voiture est tout près de là à discuter avec un groupe et remarque la scène. Aussitôt, les noms d’oiseaux fusent… Toute disproportion gardée, normal. Un jeune adulte qui cartonne un collégien. La gloire en somme.
Bref, j’interviens, relativise le tout mais rien à faire, la mayonnaise monte, et histoire de couper court, comme d’habitude, je choisis le dialogue : un chassé dans le rétroviseur qui valdingue 3 mètres plus loin et atterrit sur la piste cyclable. Bien niqué. Un bourdonnement d’oreille et un coup de sang à la tempe plus tard, je reprends ma marche, rassure le gamin dont je connais le grand-frère et continue comme si de rien n’était. Personne ne m’a rattrapé, silence totale dans la salle.
Dans ma réalité, seul face à moi-même, quand je casse les rétroviseurs, mon passé me rattrape quand même systématiquement. Il sourd comme si un puits de pétrole ou de merde allait surgir sous la pression parfois trop forte mais il ne se déballonne jamais, lui. Discutant de mon statut de futur père avec Lartizan, il m’avait averti : « Tu verras, ça ne sera plus jamais pareil, tout change, tu verras tout différemment après ça». A vrai dire, ce déclic a déjà eu lieu. Je ne peux pas dire ce qu’il en sera le jour J, mais il y aura eu un avant et un après cette expérience. Avec des coulisses absolument folles que j’épargnerai à mon lectorat, mais qui participent de ce changement. Vieillir de 5 ans en un an à Paris, dont trois d’un coup depuis que j’ai appris la nouvelle. Les rétros ne dégagent pas tous aussi facilement, les propriétaires outrés n’abandonnent pas aussi facilement que les fantômes du passé.
Au cours d’une discussion sur les processus d’écriture, Balla, pour ne pas le nommer, a interrompu le fil déjà quelque peu distendu du sujet en balançant un «Salut, vous avez pas l’impression de prendre ça un peu trop au sérieux ?» avant de tourner les talons.
« Why so serious ? » a balancé le putain de Joker…
Pour tout dire, le papier part de cette phrase et d’un fait anodin, le fait de me remémorer une lecture d’enfant, La Belle Lisse Poire du Prince de Mots Tordus de Pef. Merci JB…
L’amour du mot, l’amour des maux, bien moins anodin qu’une lecture d’élève de primaire. Avant de devenir une catharsis quotidienne, nécessaire mais pénible et imprévisible, l’écriture et le verbe sont avant tout une manière d’obtenir aujourd’hui ce que j’ai toujours recherché à avoir. Né de parents étrangers, dans un pays qui n’est pas le leur, le français n’a pas été la langue dominante sous mon toit. Mes parents l’apprenant entièrement sur le tas, phonétiquement, ils préféraient bien évidemment parler portugais entre eux pour plus de commodités. Et parce que leur langue maternelle sortait instinctivement bien mieux et bien plus vite que le français, langue étrangère et sport quotidien à pratiquer pour chacun d’eux afin de se faire comprendre et de communiquer.
Une inconnue supplémentaire va venir corser l’équation de la langue, alors que je n’étais même un embryon de projet dans la tête de mes paternels. Mon frère est né sourd profond. Sept ans plus tard, je viendrai au monde sans avoir la possibilité de communiquer par le verbe avec mon frère. Le mot, le verbe créateur qui devient ici stérile. Frustré de ne pas pouvoir user de la parole une longue partie de mes journées à la maison, je constituais ma Tour de Babel à moi. Ma Tour de Bescherelle personnelle où tout le monde s’entendait et collaborait sans hiatus. Jongler entre français et portugais deviendra une habitude pour moi, bien plus souple dans l’apprentissage des langues qu’un adulte. Les langues latines deviendront ma came une fois que j’aurais identifié les dénominateurs communs me permettant de passer de Seat à Renaud ou Fiat sans trop de difficultés. Un putain de switch précieux que je dois au final à mes parents qui, eux-mêmes, se forçaient à parler un français correct à l’extérieur mais aussi à la maison vis-à-vis de moi et de mon frère qui avait besoin d’un apprentissage particulier. La langue des signes demandaient une maitrise du français afin d’appréhender au mieux cet alphabet particulier où un geste équivaut parfois à une phrase entière de mots formulée par un « entendant ».
L’aller-retour donc. L’œil braqué sur le rétro et sur la route en même temps. L’aller-retour feuilles françaises / racines portugaises, le puits de sève remplaçant parfois le pétrole. Ou la merde.
L’amour du mot. De la sonorité de celui-ci lorsqu’il sonne biscornu, bidouillé, distendu, torturé, tordu. Le Prince de Mots Tordus, on y revient. Mon daron cultivait déjà le bon-mot dans sa langue maternelle, puis ensuite en français avec plus ou moins de réussite quant à l’efficacité comique. Réussite dans l’absurde par ricochet, ça oui. Écouter, déchiffrer, construire et déconstruire le langage comme les enfants de mon âge jouaient aux Légos ou aux Majorettes. Comprendre que les mots, leur (bonne) utilisation est une manière d’échapper à un carcan, à un déterminisme dont on devine parfois les contours en bon fils d’immigrés en âge de comprendre les enjeux dont on est l’objet. En bon fils de pauvres, devrais-je dire, puisque les français du bas de l’échelle connaissent les mêmes réponses à ces questions rhétoriques. Suis-je le successeur de mon père ? (sous-entendu : à l’usine, sur le chantier, etc…)
Le second épisode que mes “gens” me rappellent régulièrement en pleine « nostalgite aiguë », lorsque le passé ressurgit et que les cicatrices qui ne bronzent jamais au soleil sont passés sous silence, est celui de l’ascenseur. Menotter ‘un type’ à une barre d’ascenseur pendant une demi-journée avec son numéro de téléphone, ses noms et adresses écrits au marqueur dans la cabine et se débarrasser de la clé. Le motif de l’acte n’est pas important, les détails non plus. La haine a ses raisons que la Police ignore. Le fameux ascenseur n’était pas bloqué malgré qu’un menotté ait pu y circulé toute une matinée durant. Un peu comme moi, un peu comme les gens de mon âge, de mon origine, de ma condition qui n’ont rien au départ mais décident de se donner les moyens de passer outre le plafond de verre de ce fameux “ascenseur social”. Sans piston, sans prendre l’escalier de service. Une revanche sur ces gens qui ne voyaient en moi que le fils d’ouvrier condamné au BEP, condamné à être illettré, condamné à perpétuer un cercle qu’ils croyaient vicieux. S’ils savaient ces gens-là que les miens et moi étions plus heureux, plus vertueux que leur famille en toc qui ne vivait que pour sauver les apparences. S’ils savaient que j’écris bien mieux que leurs propres enfants nés dans ce pays et qui se sont vu payer des écoles privées et autres artefacts d’enfants de riches, comme si là était la solution aux maux. L’ascenseur est ouvert à tout le monde, l’enjeu est de retenir la leçon qu’il faut en sortir au bon moment. Réaliser qu’il faut en sortir tout court. Les maux mentent, le mot non. J’ai rêvé des exploits d’Houdini, je me suis défait de mes menottes, et ne donne plus de chassés aux rétroviseurs histoire de regarder mon passé en face.
Et mes chimères s’échinèrent à me rattraper… En vain.
Memento Scribere.
N’oublie pas que tu vas écrire.
Encore faudrait-il que vous l’ayez déjà fait.
Les Bloggers veulent le succès mais ne veulent pas copier…

Wé, wé, vous la connaissiez avec un rabbin, avec les flics, etc… La formule est appropriée ici aussi. Levé du mauvais pied depuis un bon moment, je mâchouille mon billet depuis quelques mois déjà. Mon taux de haine explosant la norme depuis quelques semaines, c’était le moment où jamais de moi aussi faire mon monologue paranoïaque devant mon miroir à la Edward Norton dans La 25ème Heure de Spikee Lee.
Donc, pour résumer : 80% des gens qui vont lire la suite ne vont rien comprendre. Le reste va frémir tranquillement comme les casseroles dans la cuisine d’un dealer de C. Donc, je m’adresse à cette minorité d’empaffés qui :
- M’envoit des mails anonymes de menace (hahaha, j’ai internet depuis 2002, j’aurais du mettre tous vos trucs de côtés, mails, PM’s, posts et faire éditer ça à compte d’auteur, je suis certains que j’aurais pu gagner de la thune avec ce pot pourri)
- Me pompe comme si mon Bic crachait du pétrole
- N’aime pas que je remette en cause la “politique” (haha, l’hyperbole d’enculé, ça va tellement bien avec vous que j’ai choisi ce mot exprès, tiens) de leur blog de merde.
Ok donc. A tous les partisans des succursales de la FNAC et d’ITUNES qui ouvrent des blogs au kilomètres pour simplement foutre des albums en dL à la queue-leu-leu sans être foutu d’en parler (attitude facilement compréhensible d’ailleurs quand on regarde de + près l’âge de ces gens-là et le vide abyssale de leur culture en la matière, ou même générale), à tous les connards qui sont passés d’une bite à l’autre comme Vanessa Del Rio ou Laure Sainclair en ayant été des pseudos kiffeurs de son mid-90’s US élévés à coup d’oiseau bleu et qui se font une net-crédibilité en niquant souvent le marché des skeuds sur Ebay avec une inflation injustifiée et qui se sont travestis en spécialistes du rap français des années 90’s avec la même facilité qu’un(e) shemale au Bois de Boulogne, à toutes ces petites starlettes aussi dignes que les pouliches de Marc Dorcel, vous finirez comme une pin-up dégarnie sur le calendrier des camtards de routiers du web : jaunie, vieillie avec une bonne dizaine d’ADN différents sur le visage, sans avoir marqué la moindre mémoire ou postérité si ce n’est celle de votre slip actuel.
A vous toutes, les petites Katsumi et Clara Morgane des blogs qui faites vos emplettes sur le net en ne déboursant pas un centime, que ça soit pour un mec signé en major que vous croyez plein aux as parce qu’il a touché une avance et que son clip passe sur NRJ 12 ou pour les artistes indés que vous « kiffez tellement, oh mon Dieu, qu’ils sont forts » mais que vous ne soutenez pas concrètement (pas besoin, le distributeur dudit artiste s’occupe de les enculer à votre place), vous les Silvia Saint qui croyez ne pas alimenter un réseau parallèle qui engraisse ruskovs, roumains, polonais ou autres portugais du même tonneau (de vodka) venant de l’Europe de l’Est, détrompez-vous : alors certes, les gens de bonne foi et qui rippent leurs propres trésors font bien des heureux, en première et saine intention, mais la magie du réseau fait que n’importe qui récupère n’importe quoi pour en faire un gros billet vert s’il fait bien fonctionner sa tête et fait tourner celle de vous autres, starlettes du X downloadeuses. Emplettes rime avec levrette.
“Levrette slave, préviens les autres“
Toi aussi continue de financer la villa de Seeney et la discographie originale qu’il est en train de se constituer (haha, comment il se fout de votre gueule en postant les tofs des skeuds qu’il se fait importer grâce à vous, bande de cons) en niquant les artistes que tu dis adorer en n’achetant tout simplement pas leurs projets. Alimentez les boards de Warez qui font autant de thunes avec les MP3 de rap français ou autres qu’avec des div-x pornos. Allez-y, pissez donc où vous dormez, vous chiez déjà à l’endroit où vous mangez.
Mais rappelez-vous, pseudo concurrence de merde : n’imitez pas, contentez vous de poster vos liens qui seront copiés / collés des milliers de fois et génèreront une thune que vous ne soupçonnez même pas. Celui qui se prend Alban Ceray, Roberto Malone ou Christopher Clark dans le boul’ n’est pas toujours celle qui est devant la caméra mais plutôt celui armé de son tic favori : le « click droit enregistrer sous ».
Allez vous faire enculer, continuez à m’envoyer des mails, je peux même me déplacer avec numéros de phone et adresses le cas échéant.
Allez vous faire enculer avec un harpon et du gravier, ma prochaine sortie n’en sera que meilleure. Les règles, c’est quand ? Putain, y’en a aucune, mais je me pose la même question avec mon Lunatisme. La Lune, c’est tous les combien ?
Les vampires de blogueurs veulent sucer mais ne veulent pas être Karen Lancaume.
Pour finir, à vous tous, empaffés si courageux avec vos commentaires et mails de mes couilles, je vous dédie le 1er couplet d’un morceau que la plupart d’entre vous, bande de merdes, ne connaît que grâce à « 8 Mile » (‘Oué, tsé, le dernier instru où Eminem gagne à la fin, tsé le truc là’).
Ceux qui vont écrire vous saluent, avec le majeur tendu.
Bien cordialement dans votre rectum, avec toute ma Haine
SOMNO
P.S : si ça, c’est pas une leçon d’articles sur-mesure pour placer un max de mots-clés stratégiques… Hahahaha
« J’ai grandi, j’suis mort en silence / crucifié sur une caravelle / sous l’œil éternel d’une étoile filante… » (Booba, Pitbull)
Après des dizaines et des dizaines d’écoute, je n’ai pas digéré cette phrase-là comme les fois précédentes. C’est un peu comme essayer de passer Stairway to Heaven ou Hotel California à l’envers en espérant y trouver un message satanique, histoire de capter un autre message.
A partir de cette phrase, j’ai démêlé un écheveau et suivi un fil qui m’a amené bien plus loin que le premier degré mérité. 400 ans d’esclavage qui ont façonné en très grande partie le visage géopolitique du globe, encore aujourd’hui, plus de 500 ans après la « découverte » de l’Amérique. Hémisphère Sud contre Hémisphère Nord, Europe contre le reste du monde, dès le XVIème siècle.
La chaîne alimentaire demande une victime et un bourreau, pas forcément un abattoir, de chaque côté du no man’s land de l’Histoire où seuls les vainqueurs ont droit au chapitre, de tenir le Bic et de noircir les livres d’écoles, sans buvard. Sans bavure, donc ?
Responsabilité, culpabilité, voilà le nerf pincé avec la phrase de départ. Ayant suivi un double cursus scolaire, j’ai suivi officiellement en parallèle les cours de collège en français et en portugais, ces derniers grâce au CNED. J’ai pu plus rapidement que la moyenne des élèves du même âge que moi à l’époque appréhender les tenants et aboutissants du pseudo Siècle d’Or de l’Histoire de mon pays, de mon peuple, quand le portrait en creux (ce qu’on ne dit pas revêt autant voire plus d’importance que ce qui est formulé) laisse apparaître une histoire aux escarres séculaires, gravées dans l’airain mais refoulée. Nier l’histoire de continents mutilés et dont les Européens se sont partagés les terres comme au Monopoly, refusant obstinément de passer par la case Prison de l’Histoire. Pas même une faute technique : les mecs de Footlocker ne sont au final que des vendeurs et pas des arbitres ou des juges loyaux, les Historiens et les Politiques ne chaussent que des pieds gauches.
Amérique Latine et Afrique. L’Asie aussi, bien sûr. Etrangement, je ne me suis jamais senti coupable des actes de mes chers ancêtres prestigieux qui ont écrit avec des lettres de sang l’histoire d’un morceau de la péninsule ibérique. Coupable de quoi ? Certains (beaucoup, même) expriment cette culpabilité en rêvant d’être Noirs dans une sorte de schizophrénie identitaire semblable à celle de certains Noirs se blanchissant la peau au sens propre du terme, ou des maghrébines qui s’improvisent blondes pour des raisons autres qu’esthétiques. D’autres expient en détestant les « colonisés d’antan », qui ont « refusé la main tendue, la civilisation en somme ». Ceux-là même qui chantent encore des louanges aux relents étrangement Salazaresques, nostalgiques de l’Ordre et de l’Empire.
Jamais eu ce problème. Arrière-arrière-arrière petit fils de conquistador ou arrière-arrière-arrière-arrière petit fils de Chaka Zulu, même combat ? SI je n’ai jamais éprouvé un quelconque remords, c’est que j’ai, systématiquement, pleinement conscience qu’à chaque fois que je lis ou entends un cap-verdien, un mozambicain, un angolais, un brésilien parler portugais, c’est le résultat diablement efficace d’un processus de violence où le fouet était un des premiers moteurs, la sueur et le sang suintant à chaque syllabe proférée dans le monde lusophone. L’Empire. L’Empire d’un pays grand comme un timbre poste à l’échelle du globe qui, ironie du sort, allait subir une saignée telle que le Portugal sera longtemps synonyme numéro 1 d’immigrant. Depuis les caravelles jusqu’aux bidonvilles franciliens du XXème siècle. Un Empire, une foi, une langue, un découpage des terres et une éradication systématique de quelconques racines culturelles ou historiques de continents pour finir par être soi-même acteur d’un perpétuel road-movie identitaire et sociologique.
L’arrière-arrière-arrière petit fils de conquistador qui grandit avec dans la tête, dès son plus jeune âge, l’histoire de son père, commando portugais engagé 30 mois en Guinée Bissau en pleine guerre coloniale. Parallèle de dingue : 1492 / 1970… Le hasard aura fait qu’en toute innocence, mon père aura choisi d’intégrer un corps d’élite, celui qui payait tout simplement le mieux dans la palette proposée lors de son service militaire… Pragmatique, le daron. Meilleur moyen surtout de ne plus entendre son estomac crier famine et d’appliquer à la lettre l’adage d’un Kery James au sommet de son art dans Cash remix (« Un jour j’ai dit « Et si Dieu veut, tu verras… », je l’enverrai au de-blé finir ses jours dans une villa, y’a quoi ? »). Mettre ma grand-mère à l’abri du besoin, donc, avant tout. Chaque mois, une partie du solde lui était destinée pour manger à sa faim et débuter la construction d’une maisonnette. Subvenir à ses besoins, au minimum vital. Mais il a fait un choix, et la faim ne légitime jamais rien, même si nécessité fait Loi. Là est l’ambigüité : quand la nécessité de l’un doit aller jusqu’à bafouer celle de l’autre pour subsister. La palette de moyens pour contourner le choix radical de gonfler le corps d’armée est certes large, mais sous la dictature, dans un pays qui fait figure de Tiers-monde de l’Europe, la palette est souvent binaire. Difficile de faire du gris avec deux tubes de gouache sans eau. Il faut bien cracher dans la soupe pour réussir le mélange chromatique, encore faut-il avoir la chance d’avoir les moyens de se payer une soupe.
Un peu comme l’homme préhistorique qui s’est résolu un jour à sortir de sa grotte et à aller un peu plus loin que d’habitude et à aller chaque jour plus loin pour vivre mieux, mon père acceptait un compromis dont il ne mesurait pas, sur le moment, ni la portée et politique et historique au sens personnel et psychologique du terme, ni le risque. Il ne le paiera pas de sa vie puisque je suis là pour l’écrire mais les symptômes insidieux du syndrome post-traumatique lui auront infligé une facture bien assez salée pour continuer à faire la plonge chez Ibliss le jour où il quittera notre monde.
Métaphore filée, histoires et destinées filées. Un fil tendu au dessus de l’Histoire, un fil long de six siècles. Le vertige parfois, une sensation étrange de mise en abîme mais aucun remords. Les fils de harkis, les fils de français envoyés en Algérie, les fils des combattants du FLN et les petits-fils de tirailleurs et goumiers doivent écarter tout sentiment de culpabilité, systématiquement latente quoi qu’on en dise, nourri de rancœurs dans bien des cas envers « l’autre ». La chaire à canon n’est pas à blâmer finalement. Le vertige disparait en assumant, sans faire particulièrement acte de contrition, mais en respectant les acteurs qui ne sont que des munitions politiques dont l’enjeu les dépasse bien souvent. Combat avec ou sans cause, le bout du tunnel n’est jamais gardé que par un chien à trois têtes. Le fameux « silence des agneaux » de Thomas Harris résonne de génération en génération. Objecteurs de conscience, exilés, mutins… Ventre vide n’a pas d’œil et la cause a beau être belle, encore une fois nécessité fait loi. Porte ouverte à toutes les barbaries possibles et déjà brillamment mises en pratique d’ailleurs avec un souci constant de l’efficacité et du progrès dans le domaine de la destruction. Mais quand les estomacs sont vides de part et d’autre, des deux côtés d’une frontière, d’un front ou d’un fusil d’assaut, il faut choisir son camp, et vite. De héros à victime, de résistant à traître, seule l’Histoire qui fait sa grande dictée à la Bernard Pivot décide de la ponctuation et donc, de l’attribution des rôles.
Finalement, l’attitude la plus saine afin d’échapper à une quelconque rancœur et/ou culpabilité reste de « savoir ». Avec un champ stérile de chaque côté des lobes occipitaux. Pour échapper à une culpabilité ridicule lorsqu’elle est antidatée ou postdatée. Connaître les fameux tenants et aboutissants des deux côtés du fusil d’assaut, cerner les enjeux, froidement. Cliniquement. Des deux côtés du stylo Bic, du côté de celui qui est en joue et de celui qui vise. Celui qui lit et celui qui crache l’encre. Les récits d’horreurs vus, subis, commis pendant ces 30 mois m’ont accompagnés toute ma vie. Pas un jour sans que mon père ne fasse allusion, positivement ou non, à son « séjour ». Une anecdote légère, un souvenir, une odeur, un cauchemar et des peurs. Des peurs dont les contours rappellent le « Strange Fruit » de Billie Holiday. Des spectres qui ressemblent à des fruits comestibles à l’aube ou au crépuscule mais sont bel et bien des cadavres sous le microscope impitoyable du Moi. Seul face à soi-même, face à la vaisselle et à la plonge éternelle dans la cuisine d’Ibliss. La facture est salée et il n’y a toujours pas d’eau pour mélanger les gouaches, ni pour étancher les soifs de paix intérieures.
Mon père a réussi à surpasser cette réelle culpabilité et ne l’a acceptée que récemment. Lui aussi peut aujourd’hui dire « J’ai grandi, j’suis mort en silence / crucifié sur une caravelle / sous l’œil éternel d’une étoile filante… ». Il a réussi à élever ses deux fils pour en faire deux Hommes, sans jamais céder à la facilité, sans chercher d’excuses. L’heure tourne, ma fille arrivera début janvier, il est temps de préparer le terrain ; à l’image de The Fountain de Darren Aronofsky, l’amour des miens, des vôtres, comme témoin à transmettre en équilibre sur ce long filin mesurant six siècles. Préparer mon terrain. Avec des champs stériles, sans coton, ni esclaves, ni fouet, ni maîtres… Au Diable le Blues.
« Travaille mieux qu’ça où je t’envoie au Lycée Professionnel derrière la Mairie ».
Sacrée menace que je ne prenais jamais à la légère. Rétrospectivement, aujourd’hui encore, je ne saurai toujours pas justifier précisément la psychose que m’inspirait cette injonction.
Peur ? Peur de me retrouver avec le gratin (cramé) qui n’avait pas pu/voulu déjouer la même prophétie parentale ? Même pas, un collège en ZEP donnait déjà le ton et un avant-goût probant. La perspective de passer par l’infamant pseudo entonnoir des filières professionnelles, synonymes d’échec avant et après les avoir incorporées ? Un peu sans doute. Et un peu comme le coureur de 100m qui a eu le malheur de faire 2 faux départs et ne peut pas montrer de quoi il est capable, on s’éternise sur le tartan. Fameux et terrible moment qu’est l’orientation de fin de collège. On joue la montre alors que tout le monde sait déjà que l’on est éliminé, alors qu’on sait soi-même qu’une dernière chance serait la bonne. On prend quand même place pour le départ et on participe à la course. Au bout du couloir, le lycée et ses filières générales. Le lycée, classé ZEP lui aussi. Eviter le L.P, tout ça pour finir en Zone d’Education Prioritaire, satanée plus-value. Avant le départ de la course, tous convergent vers la gare de triage, chacun emprunte sa voie, croit l’avoir trouvée, ou se ment en croyant l’avoir déjà trouvée. Un « on verra bien plus tard » en guise de point virgule.
Vient alors la ligne d’arrivée. Enfin, certains la voient beaucoup plus tôt que d’autres, et pas forcément ceux partis les premiers, sans «handicaps». Ceux-là même qui ont été « punis » en obtenant leurs diplômes professionnels et qualifiants en 2 ou 3 années d’apprentissage, en trouvant très souvent un emploi à la fin de leur formation. 18 ans, un bulletin de salaire, une expérience déjà du monde du travail dans sa propre spécialité. Quelle situation d’échec. En parallèle, 18 ans, un diplôme d’études littéraires général, et un long tunnel qui nous attend en sortant pour les chanceux qui ont « échappé » au Lycée Professionnel. Tous les parcours scolaires ne se déroulent pas avec autant de désillusions durant la course et une fois arrivé. Mais parler systématiquement des trains qui arrivent à l’heure camouflerait l’absence de ceux qui n’arrivent au final jamais.
Amertume et rancœur. Le pire, c’est de savoir que l’on est mort sur le champs de bataille, abattu par un sniper avec tout ce que cela comporte d’anonymat. Qui, pourquoi, comment ? A qui en vouloir ? Objectivement, aucun responsable direct, un ennemi flou, mosaïqué. Et le vertige nous prend quand on croit voir notre propre visage en lieu et place de celui du tireur isolé. Un auto sabotage au moment de l’aiguillage décisif ? Le point virgule s’est fait lifté en points de suspension.
Devrait alors rester le plaisir d’avoir fait de longues études dites supérieures pour la beauté du geste, finalement. Filières littéraires, qui plus est spécialisées et spécialisantes avec un seul échappatoire rentable et conforme : l’enseignement. Une seule voie possible, en des temps où on embauche davantage pour grossir les rangs des forces de l’ordre que ceux du corps professoral, en des temps où le principe des vases communicants ordonne des coupes de budgets et des réductions de poste pour en attribuer –apparemment- davantage ailleurs.
Devraient alors rester les cours pour le GISTI, le soutien scolaire, les stages en collèges et lycées. Au lieu de ça, en fin de chaîne, une chair à canon putride qui farcit les artères de l’ANPE. Le crime fera entrer en bourse nos futurs pénitenciers et maisons d’arrêts privés, le pseudo échec scolaire fera quant à lui la fortune des avatars tout aussi privés de nos futures ex-Agences Nationales pour l’Emploi.
L’épidémie de la grippe aviaire s’est déclarée. Elle gagne nos grandes villes, se propage à vitesse grand V. Les français s’enfuient à tire d’aile. Ils se dirigent vers les pays frontaliers, encore exempts de tout cas suspect.
Mais là, le rideau se baisse. On ferme les frontières. On nous condamne à rester de l’autre côté, malades. On choisit de nous regarder mourir, pour son propre confort en un sens.
Logique. Qui laisserait s’installer l’indigence en sa demeure ?
Pire. Des policiers en tenues de décontamination, bardés de champs stériles, nous déportent vers un endroit sain et sauf, pour les leurs. Sain et sauf car, à vol d’oiseau, il faudrait des jours pour revenir à pied à notre point de départ.
Inimaginable, en ces temps où tout se sait tout de suite, en ces temps de surmédiatisation, en ces temps de tragiques quarts d’heures warholiens.
Oui, mais…
OUJDA – ce 10 octobre 2005. Mamoutou n’est pas malade. Enfin, d’un point de vue strictement physiologique, médical, j’entends. Il est seulement porteur d’un trop plein de mélanine. Loin d’être de l’or noir, la mélanine. Mamoutou n’est pas venu au Maroc en touriste. Il y a seulement une chance sur deux pour qu’il soit orphelin, malade du sida, mutilé de guerre, affamé, apatride… Le genre d’héritage dont on se passerait. Il y a seulement 100 % de chance pour qu’il soit noir. Et pauvre. Bon, ça fait beaucoup.
Mamoutou ne saisit pas que, là, alors qu’il embarque menotté dans un avion pour Nouakchott, ses ancêtres les Gaulois ne lèvent pas le petit doigt pour lui.
Peur que le ciel leur tombe sur la tête. Sans doute.
Peur qu’un oiseau de fer n’atterrisse et n’accroisse la pandémie. Mais la pandémie véritable demeure encore la colonisation, conséquence d’un impérialisme gangrenant qui se veut rétroactivement toujours bienveillant. Paternalisme mué en rapports ancillaires se perpétuant encore aujourd’hui. Rémiges coupées au sécateur, encore aujourd’hui.
Mais… si les Etats-Unis d’Afrique ou d’Amérique débarquaient et annexaient un pays européen, et ce pendant minimum un demi-siècle, et qu’ils s’appropriaient toutes ses ressources, quelqu’un lèverait-il le petit doigt ? Et quand bien même personne ne réagirait, le pays annexé pourrait-il se relever du sort que lui a réservé la sangsue du sud, sachant qu’elle tient encore et les rênes, et les cordons de la bourse ? Où quand un oiseau de proie se voit couper les rémiges pour terminer gallinacé de basse-cour.
Mamoutou aime bien la politique-fiction. Pendant ce temps, il rêvasse aux Européens qui fuient le gant de velours qui les étreint et obstrue l’accès à la passerelle d’embarquement. La passerelle vers l’Europe, une mère adoptive ingrate, une mère comme Alzheimer en fabrique…






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