Ce soir, je pense à demain. Je vis sans plus me retourner, préoccupé par le néon éclairant le bout du tunnel, délaissant les rétroviseurs, la nostalgie en guise de chirurgie réparatrice pour des cicatrices qui ne bronzent pas au soleil.

VULTURES AND TREES ~goodlittlesquid

VULTURES AND TREES ~goodlittlesquid

Étrange comme la tentation de réhabiliter le passé, de le remaquiller avec toute une gamme de fards pour le rendre présentable à la manière du légiste. Recolorer des souvenirs morts, qui auraient du être enterrés depuis bien longtemps, mais que l’on ne fait ressurgir que pour mieux supporter l’horreur du présent, les vertiges de l’avenir. L’enfance, soit sans doute la pire période d’une vie où nos congénères du même âge sont cruels et sans pitié aucune, où l’on comprend un jour que nos parents sont mortels et qu’une partie de notre vie se résume à attendre le jour où ils nous quitteront irrémédiablement.

La découverte du mensonge, des humiliations, du pouvoir du sexe dit faible… Période où le paraître définit l’être dans cette impitoyable cours des miracles qu’est l’enfance. Regarder mon enfance avec honnêteté, en fournissant un effort intellectuel teinté d’objectivité pénible mais nécessaire, révèle une certaine misère impossible à rendre glamour simplement grâce à des souvenirs qui pourraient me sortir la tête de l’eau. Mon âme d’enfant, de Peter Pan, a rapidement compris qu’il ne fallait pas traîner en chemin sous peine de faire des featurings avec Marc Dutroux et Emile Louis. La faucheuse en intraveineuse, j’ai 5 ans sur une vieille photo d’école où je pose, seul. Déjà. La photo est très légèrement floue. Les feuilles du caoutchouc en arrière-plan font penser à un camouflage, un peu celui que j’ai du abandonner lorsqu’on m’a demandé de me tenir immobile devant l’objectif. Et de sourire. Comme s’il fallait sourire à la vie après ce qu’elle m’avait déjà fait et avant tout ce qu’elle allait me faire.

23 ans plus tard, le regard n’a que peu changé. Celui de quelqu’un qui a mal, qui ne sait pas forcément pourquoi exactement, mais qui sait déjà que de toute façon, tout est joué d’avance : le malheur est un tailleur généreux qui a le compas dans l’œil et habille avec (dis)grâce des gens de tous âges alors même qu’ils n’ont rien demandés et qu’ils sont déjà peut-être assez mal lotis comme ça.

Ne surtout plus se retourner, par tous les moyens nécessaires, pour enfin atteindre la lumière que l’on aperçoit en avançant vers le bout du tunnel.

Cette lumière qui n’est, au final, que le néon d’un cloaque qui promet bien pire encore si l’on s’embarrasse d’un passé autrefois encombrant mais qui, révisionnisme salvateur oblige, apparaît douce amère, entre peur de l’avenir et bulle d’un passé ouaté. Apprendre à vivre avec ses erreurs sans jamais pouvoir faire machine arrière, sans pouvoir gommer ce(ux) que l’on aura abimé au passage. Mais il s’avère que le tunnel n’a pas de fin. On a beau avoir l’impression d’avancer mais la lumière, elle, ne se rapproche jamais. Elle est immobile. En réalité, le tunnel EST le cloaque. Et parcourir le chemin en crabe n’en sera que pire.